Camille et les géants

La rentrée s’était pourtant bien passée. Camille s’était retrouvée dans la même classe que Lou et Abby, Mme Dimon la professeure principale avait l’air super sympa et il y avait eu des frites à la cantine.

Le lendemain, tous les élèves étaient présents. Camille s’était rangée sur l’emplacement des 6B avec Lou et Abby, et avait levé les yeux sur la cour. Elle avait senti une boule se former au fond de son estomac en voyant la marée humaine constituée par les élèves. Elle se sentait si petite à côté de tous ces géants. Maman n’avait peut-être pas tort en disant que ce collège était trop grand. Papa et maman s’était souvent disputés à cause de ça l’année dernière. Maman disait à papa que ce collège avait mauvaise réputation. Papa lui répondait qu’il avait fait toute sa scolarité dans ces établissements publics à la mauvaise réputation, qu’il avait eu des profs supers, et des amis formidables. Maman ajoutait que Camille était bien plus fragile que lui, mais elle avait fini par céder.

À 10h, en sortant de la salle de maths, un géant très pressé d’aller en récréation avait bousculé Camille dans l’escalier. Son cœur s’était figé quand il avait tourné vers elle un regard plein de reproches, et marmonné « vas-y, bouge ! ». Le lendemain, Camille avait senti ses jambes s’engourdir à l’entrée du réfectoire rempli de géants, elle avait fixé ses yeux sur Lou et Abby pour ne plus les voir et traverser la salle sans s’évanouir. Les filles n’avaient pas terminé leur tarte aux pommes quand trois géantes s’étaient arrêtées devant leur table et leur avaient fait signe de partir. Camille avait serré les lèvres pour ne pas vomir.

À partir de ce jour, Camille avait construit une prison dans sa tête, avec une porte blindée. Lorsqu’elle allait au collège et qu’un géant la regardait, lui parlait ou la bousculait, elle le mettait dans sa prison pour le faire disparaître et ne plus jamais y penser. Lorsqu’elle était hors du collège, Camille essayait de faire comme si les géants n’existaient pas, mais elle n’arrivait pas à les oublier. Ils étaient là, tapis au fond de leur prison, élaborant des plans pour s’échapper. Ils faisaient beaucoup de bruit la nuit pour la tenir éveillée, et lui donnaient la nausée pour l’empêcher de prendre son petit déjeuner.

Camille avait questionné Lou et Abby qui ne semblaient pas craindre les géants. Abby avait répondu « mais non, ils font les malins, mais en vrai ils sont sympas, t’inquiètes pas » et Lou lui avait dit qu’à son avis les 3èmes se fichaient complètement des petits 6èmes, alors, elle, elle se fichait aussi des 3èmes. Les paroles de ses deux amies, qui se voulaient rassurantes, avaient bizarrement donné beaucoup d’énergie et de force aux géants qui s’étaient mis à pousser sur la porte blindée pour l’ouvrir. Alors Camille avait ajouté une chaîne et un gros cadenas.

Plus les jours passaient, plus le trajet pour aller au collège devenait difficile. Elle sentait la porte blindée trembler à chacun de ses pas, et devait se concentrer pour la garder fermée. Les géants poussaient de plus en plus fort, et un matin, persuadée qu’ils allaient finir par l’ouvrir, Camille avait fait demi-tour. Maman avait cru son excuse et Camille avait passé la journée à surveiller la porte, en bougeant le moins possible. Le jour suivant, au moment de quitter la maison, un géant s’était jeté sur la porte blindée. Camille, paniquée, était retournée dans sa chambre et avait passé la journée à surveiller la porte de la prison, en bougeant le moins possible. Papa n’avait pas cru son excuse cette fois et lui avait dit « on parlera de ça ce soir ! ».

Maman avait posé un milliard de questions à Camille et avait crié sur papa : « ton collège public a déclenché une phobie scolaire chez notre fille ! ». Le lendemain, ils avaient pris rendez-vous avec Mme Dimon et La CPE. Maman était en colère, elle voulait savoir ce qui avait traumatisé sa fille. Ils ne pouvaient pas deviner que des géants terrifiants étaient enfermés dans la prison de Camille, qu’ils étaient de plus en plus grands et forts et qu’elle s’épuisait à garder la porte blindée fermée.

Mme Dimon et la CPE avaient longuement interrogé Camille, et les autres élèves de la classe, Maman avait fini par comprendre que la peur de Camille ne reposait sur aucun fait particulier. Les adultes avaient alors mis en place tout un tas de stratégies pour rassurer Camille. Le matin, papa accompagnait Camille jusqu’au portail et une surveillante prenait le relais. Ils n’arrêtaient pas de la réconforter, ils essayaient de la distraire, ils lui avaient donné un gaz soporifique que Camille avait diffusé sous la porte blindée. Les géants s’étaient assoupis, et Camille se sentait mieux. Au bout d’une dizaine de jours, papa avait félicité Camille et lui avait expliqué qu’il ne pourrait plus l’accompagner tous les jours au collège. Elle avait entendu un géant bailler derrière la porte blindée, et la boule dans son estomac était revenue. Elle avait souri à papa en lui demandant s’il pouvait quand même l’accompagner de temps en temps, il avait répondu « bien entendu ma cacahouète ».

Et puis un jour, Camille s’était immobilisée devant le portail. Pour réussir à ne pas entendre les grognements des géants dans leur prison, elle avait répété pendant tout le trajet « tout ira bien, ils ne peuvent rien te faire, la porte est blindée ». La surveillante lui parlait mais Camille n’entendait pas, elle avait essayé de la prendre par la main pour la faire entrer, mais Camille était bloquée, raide comme un piquet. La surveillante avait demandé à un élève d’aller chercher la CPE.

La CPE était restée à côté de Camille sans rien dire pendant que les élèves continuaient à entrer. Elles s’étaient finalement retrouvées toutes les deux à regarder l’entrée vide du collège. Au bout d’un moment, la CPE avait demandé à Camille si elle voulait bien l’accompagner dans son bureau maintenant que tous les autres élèves étaient rentrés. Camille avait suivi la CPE, convaincue que la porte de la prison allait exploser et que les géants allaient tous s’échapper. Elle avait fondu en larmes en entrant dans le bureau. Lorsque toutes les larmes s’étaient taries, Camille avait raconté à la CPE la marée humaine, les géants, le réfectoire, la prison et la porte blindée.

« Camille, ma jolie, tu dois être tellement épuisée ! Je comprends que tu aies peur, un géant c’est effrayant, et en plus ici, il y en a plein ! Il pourrait se passer tout un tas de choses désagréables avec eux, ils ne sont pas toujours sympathiques, et peuvent très mal se comporter. Le problème, c’est que les enfermer dans ta prison les a rendu encore plus grands et forts. C’est comme ça avec la peur, lorsqu’on refuse de regarder la chose qui nous fait peur, elle devient monstrueuse et finit par nous étouffer.  On peut faire diminuer la peur, mais c’est super difficile parce qu’il faut la regarder dans les yeux, il faut l’affronter. Je suis vraiment désolée de te le demander, parce que je sais que ce sera très dur pour toi, mais je voudrais que tu imagines toutes les choses horribles qui pourraient se passer avec les géants. »

C’était un vrai soulagement pour Camille que quelqu’un lui dise qu’elle avait toutes les raisons d’avoir peur des géants. Elle a rassemblé tout son courage et a commencé par ôter le gros cadenas et la chaîne, puis elle a déverrouillé les serrures, et a ouvert la porte. Une dizaine de géants se tenaient debout en face d’elle. A sa grande stupéfaction, ils n’étaient pas plus grand que papa. Camille a pris le temps de les observer, luttant contre son envie de détourner le regard. Trois d’entre eux discutaient ensemble, un autre pianotait sur son portable, celui-ci se regardait dans un miroir et perçait ses boutons, le plus grand la fixait. Elle lui a rendu son regard. Il s’est avancé. Elle n’a pas bougé. Il s’est arrêté à sa hauteur, lui a donné un coup d’épaule, a marmonné « vas-y, bouge ! », et il est parti. Les autres l’ont suivi sans même la voir.

Camille a toujours peur des géants, mais ils ne font plus de bruit la nuit pour la tenir éveillée, et ne lui donnent plus la nausée pour l’empêcher de prendre son petit déjeuner. Elle a remplacé la prison dans sa tête par une pièce qui ressemble à la salle du foyer du collège, avec des canapés et un babyfoot. Parfois, elle y conduit un géant pour pouvoir l’observer en détail, et puis il part, la porte n’est jamais verrouillée.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :