Respect my authority !

Lorsqu’on intègre un nouvel établissement, qui plus est lorsqu’on l’intègre en tant que CPE, il y a dans la tête de chaque collègue cette question considérée comme cruciale au sein de l’Éducation Nationale : « va-t-il.elle se faire respecter par les élèves ? ». La question de l’autorité est à la fois obsessionnelle et tabou. Autant vous dire que quand ils m’ont vue débarquer en 2002, fraîchement diplômée, 25 ans, 1m62, bouille ronde souriante, ils se sont dit : « aïe, on est dans le pétrin ! ».

Lorsqu’on intègre un nouvel établissement, surtout en début de carrière, les conseils sont nombreux : Sois très sévère au début, et relâche le cadre ensuite. Ne souris pas, ne sois pas trop sympa. Ils vont te tester, méfie-toi ! Ne lâche jamais, tu dois toujours avoir le dernier mot. On n’est pas là pour les aimer, ne montre pas ce que tu ressens…

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre que le plus important pour se faire respecter par une meute d’adolescents, c’est la congruence. Pendant longtemps mes émotions et mes actions n’étaient pas alignées, parce que je voulais correspondre à un modèle attendu de CPE. C’était très souffrant, au point de me dire que je n’étais pas à ma place. Cette lutte intérieure digne des plus violents combats de vikings m’épuisait, et j’avais l’impression d’être constamment en échec. Le modèle de CPE auquel je pensais devoir correspondre ne me convenait pas, mais je ne réussissais pas à assumer mes propres positions. Alors je réprimandais des collégiennes sur leurs tenues jugées trop peu couvrantes en me demandant pourquoi je le faisais, je mettais des retenues que je pensais inutiles, je râlais sur des élèves dès le matin pour les empêcher de prendre 5 minutes avec les copains avant d’entrer au collège alors qu’ils ne dérangeaient personne et étaient à l’heure en classe…

Et puis il y a eu cette fois où ma fille, devenue adolescente et féministe revendiquée, m’a questionnée sur mes réprimandes aux jeunes filles en crop top. Intransigeante dans ses arguments, elle m’a permis de me rendre compte que je détestais faire cela. Alors pourquoi le faire ? J’ai donc décidé que je ne jouerai plus ce rôle, libre à chaque adulte de l’établissement que ces tenues choqueraient de faire eux-mêmes la réprimande. J’ai bien vu l’incompréhension dans le regard de la surveillante qui venait me signaler la tenue d’une collégienne, j’ai lu sa désapprobation, mais j’ai aussi ressenti un profond soulagement, mes idées s’alignaient enfin avec mes paroles. A compter de ce moment-là, je n’en ai fait qu’à ma tête, j’ai pleuré avec une élève dans mon bureau parce que son histoire me touchait, j’ai dansé avec des élèves dans la cour, et j’en ai même serré dans mes bras. Désormais, quand je réprimande, je le fais parce que je l’ai décidé, et pas parce qu’on l’attend de moi.  

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre que le contrôle absolu de moi-même et des autres me conduisait à une telle rigidité que je risquais de me briser.  La question de l’autorité en établissement scolaire génère une dose incroyable de crispation. L’autorité, c’est un peu comme un trousseau de clefs qu’on nous donnerait avec le concours. Toutes les clefs se ressemblent, elles sont grises. Elles sont censées nous permettre d’ouvrir les bonnes portes en cas de difficultés avec les élèves. Plusieurs d’entre nous ont une peur dévorante de les perdre, alors ils gardent la main crispée sur ce trousseau, ce qui n’est pas très pratique, et plutôt fatiguant. Bien entendu, les élèves cherchent continuellement à nous voler quelques clefs, voire le trousseau entier… Je n’aimais pas ces clefs, moi j’en avais d’autres, de formes et de couleurs variées. Je m’efforçais de les cacher en présence de mes collègues, je les sortais uniquement quand j’étais avec un élève dans mon bureau. J’étais frustrée qu’on m’oblige à utiliser les clefs grises, je nourrissais la prophétie auto-réalisatrice de leur inefficacité, donc elles ne fonctionnaient jamais, bien entendu.  Je jugeais ceux qui n’utilisaient que les clefs grises, et j’étais en colère qu’on me juge pour avoir utilisé les miennes.

Et puis il y a eu cette fois où les collégiens m’ont poussée à sortir mes clefs multicolores devant toute la communauté scolaire. Dans ce collège, en fin d’année, les élèves avaient envie de relâcher la pression. Ils voulaient se déguiser, faire la fête dans la cour, avoir quelques jours de congés révisions avant le brevet. A tout ce qu’ils demandaient, les adultes répondaient non. Les surveillants m’avaient expliqué que les élèves, mécontents à cause de ces refus systématiques, menaçaient de « faire des sit-in dans la cour » à chaque récréation, et qu’il fallait les en empêcher. Un jour, l’impensable est arrivé. À 10H10, la sonnerie a retenti, marquant la fin de la récréation, les élèves se sont regroupés dans un coin de la cour (en face de la salle des profs) et comme une vague sur l’océan, ils se sont tous assis. Tous les regards se sont tournés vers moi, je me suis sentie minuscule. Que devais-je faire ? Hurler sur la foule ? Les prendre un par un pour les conduire dans leur salle ? N’ayant dans mes tiroirs aucune grenade de désencerclement, je me suis avancée vers les 680 ados assis qui commençaient à me huer, je me suis arrêtée à quelques mètres d’eux, et je me suis assise face à eux. Quelques sifflements se sont transformés en rires et en applaudissements. Ce jour-là, j’ai échoué le test de la bonne CPE auprès de plusieurs collègues, et j’en ai surpris d’autres. Les élèves ne sont pas retournés en cours de la matinée, mais nous avons commencé à construire des projets pour l’année suivante.

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre qu’en allant réprimander une classe qui refusait d’obéir à un collègue (souvent à la demande de ce dernier), j’aggravais une relation déjà bien abîmée, en renforçant des comportements négatifs. Je l’ai fait, plusieurs fois, et à chaque fois, le bénéfice de mon intervention ne durait que quelques minutes. À chaque fois j’avais déforcé mon collègue en envoyant ce message aux élèves : « vous avez tellement raison de vous en prendre à ce professeur, regardez, il n’est pas capable de vous gérer, il faut que je vienne faire autorité à sa place ». Certains collègues pensaient que je n’étais pas assez convaincante, que je ne faisais pas suffisamment peur aux élèves, que je n’étais pas solidaire. Je cachais ma conviction absolue que pour aider efficacement un collègue, je devais agir dans les coulisses, me transformer en souffleuse dans la scène qui se jouait entre l’adulte et le groupe d’adolescents.

Et puis il y a eu cette fois où une surveillante est venue me chercher pour me dire que notre terreur du moment, Elio, avait abusé de toute la patience dont pouvait faire preuve M Marnaud, professeur de mathématiques, que ce dernier avait donc décidé de l’exclure de classe, mais qu’Elio refusait de quitter la salle, empêchant le cours de se dérouler. Il était comme ça Elio, sa devise aurait pu être « je ferai systématiquement l’opposé de ce que l’adulte dira ». Lorsqu’un enseignant lui signifiait qu’il résisterait et le garderait en classe coûte que coûte, Elio mettait en place des stratégies de sabotage si puissantes que le professeur finissait par craquer. Elio partait, la mine victorieuse. Ce jour-là, mon collègue, qui voulait vraiment avancer sur le théorème de Pythagore, n’avait pas résisté très longtemps et avait donc pris la décision d’exclure Elio au bout de 15mn de pitreries. Devant le refus d’obéir d’Elio, M Marnaud avait envoyé chercher une surveillante, qui n’avait pas eu plus de succès. Une deuxième surveillante était intervenue, mais Elio refusait toujours de bouger. Même ses camarades de classe lui demandaient de partir, ce qui augmentait son désir de rester. Lorsque je me suis présentée à la porte de la salle 106, Elio a souri en se demandant ce que j’allais bien pouvoir faire de plus. J’ai souri à mon tour en m’adressant à lui assez fort pour que tous les élèves entendent : « bah alors chouchou, tu voulais que je vienne faire des maths avec toi ? D’accord pas de souci, j’ai bien besoin de réviser Pythagore en plus ! ». Je suis allée m’asseoir à côté d’Elio en invitant M Marnaud à poursuivre son cours. Interloqué, chouchou a hésité un moment sur l’attitude à adopter, puis s’est levé, a pris ses affaires, et est sorti en râlant « collège de merde ». Je suis toujours nulle en Pythagore…

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