Les mauvaises fréquentations

Guillaume attend patiemment devant mon bureau.

Je suis en retard, nous avions rendez-vous à 10h10, il est déjà 10h30, je n’aime pas ça alors je lui fais quelques petites moues désolées auxquelles il répond avec des sourires. J’ai reçu l’appel téléphonique d’un parent très bavard et deux professeurs sont passés me voir pour me transmettre des informations bien plus importantes et urgentes, de leur point de vue, que ce qu’a à me dire ce garçon tout raide qui attend devant mon bureau.

Guillaume a en effet une posture un peu déroutante pour un collégien. Il est immobile, droit comme i, à quelques centimètres du mur en crépi dont il ne supporte pas le contact. Il a raison, Guillaume, les murs en crépi sont fourbes, ils ont la fâcheuse habitude de grignoter la peau de la main ou du coude qui oserait s’approcher un peu trop. Lorsque je peux enfin le faire entrer, il attend que je l’invite à s’asseoir pour s’installer sur le rebord de la chaise, le dos très loin du dossier. Je le prie de m’excuser pour ce retard inacceptable, il répond :

  • Madame, vous êtes très occupée, ne vous excusez pas.
  • Je te remercie, les adultes ne sont pas toujours aussi compréhensifs… Tu voulais me voir Guillaume, je t’écoute, de quoi voulais-tu me parler ?
  • Je voudrais que vous m’aidiez à convaincre Paul et Gabin que Mélao est une mauvaise fréquentation.
  • Ah… Je ne sais pas si je suis capable de faire ça. Paul et Gabin sont tes amis il me semble ?
  • Oui, on se connaît depuis le CE2 (Les garçons sont en 5ème), on est un peu comme des meilleurs amis. A Jule Ferry, on passait nos récréations ensemble.
  • Ça devait être sympa, vous faisiez quoi dans la cour ?
  • On parlait en général, parfois on inventait des jeux, on pouvait compter les uns sur les autres. On était les meilleurs pour faire des exposés aussi ! Et on faisait des concours de notes, je gagnais souvent…
  • Génial ! Vous avez eu de la chance de vous retrouver dans la même classe au collège, souvent les élèves sont tous mélangés.
  • Oui, l’année de 6ème s’est très bien passée. Pendant les pauses, on allait souvent au CDI et on s’était inscrit ensemble au club jeux de société. Mais cette année, tout est en train de s’écrouler, depuis l’arrivée de « super Mélao » dans la classe. On dirait que Paul et Gabin sont ensorcelés, ils ne voient pas que c’est une mauvaise fréquentation ! Et je n’arrive pas à leur ouvrir les yeux !
  • Aïe ! C’est terrible en effet ! Peux-tu me donner un exemple de ce que font Gabin et Paul depuis qu’ils sont ensorcelés ?
  • Je pourrais plutôt vous donner des exemples de ce qu’ils ne font plus : Ils ne vont plus au CDI et préfèrent s’agiter et courir dans la cour, ils ne participent plus au club jeux de société parce que « c’est nul » paraît-il, ils ne participent plus aux concours de notes, et passent plus de temps à rigoler qu’à travailler…
  • Ah mince, j’ai l’impression qu’ils sont bien envoûtés en effet… Et toi que fais-tu du coup ?
  • Mais j’essaie de les ramener à la raison ! Je leur ai proposé qu’on s’inscrive au club journal à la place du club jeux de société, figurez-vous qu’ils sont allés demander à « super Mélao » s’il voulait venir, il a dit « c’est nul », donc ils ne se sont pas inscrits ! Quand un prof rend un contrôle et que je me tourne vers eux pour savoir quelle note ils ont eu, ils ont déjà rangé leur copie et m’ignorent.
  • Comment se comportent Paul et Gabin avec toi ?
  • D’une manière générale, j’ai l’impression d’être invisible. Ils sont tournés vers Mélao, veulent faire partie de l’équipe de Mélao, parle avec Mélao, font des bêtises avec Mélao, il a vraiment une mauvaise influence sur eux !
  • Et toi et Mélao, ça se passe comment ?
  • Je n’existe pas pour lui, et c’est tant mieux ! Franchement, il ne m’intéresse pas, il est trop agité, nous n’avons rien en commun.
  • Et il est en train de te voler tes copains, ce qui est vraiment moche.
  • C’est pour cela que j’aimerais que vous discutiez avec Paul et Gabin pour leur dire d’arrêter de suivre et copier Mélao !!!
  • La problème Guillaume, c’est que j’ai perdu mes formules d’exorcisme, je n’ai donc plus aucun moyen de contraindre qui que ce soit à ressentir ou ne pas ressentir un sentiment…
  • Mais il suffit de leur expliquer ! Vous êtes une adulte, ils vont vous écouter !
  • Dis-moi Guillaume, quel est ton plat préféré ?
  • Elle est bizarre votre question, mais, disons… Les lasagnes de ma grand-mère !
  • Maintenant ferme les yeux et pense à une grosse assiette de lasagnes de ta grand-mère…
  • Miam !
  • Je veux qu’en imaginant cette assiette, tu ressentes du dégoût, de la répulsion, que tu aies envie de vomir !
  • (Guillaume écarquille les yeux) Ce n’est pas possible Madame, elles sont beaucoup trop délicieuses les lasagnes de ma grand-mère ! Mais je comprends où vous voulez en venir, et ce n’est pas du tout la même chose ! Les lasagnes de ma grand-mère, elles me font du bien, alors que Mélao tire Paul et Gabin sur la mauvaise pente ! C’est ce que m’a dit ma mère quand je lui ai raconté ! Il faut vraiment que vous leur parliez !
  • C’est vrai tu as raison, les lasagnes et Mélao, ce n’est pas pareil… Guillaume je voudrais te poser une question difficile, et je suis vraiment désolée de te la poser : Si tu étais sûr, à 100%, sans le moindre doute, que Paul et Gabin seraient toujours et à jamais enchantés par Mélao, qu’aucun sortilège, qu’aucun argument ne pourrait jamais les détourner de lui, que ferais-tu de différent ?
  • … Pardon ? Vous pouvez répéter la question ?

J’ai donc répété la question, plusieurs fois, pour qu’elle fasse son chemin dans la tête de Guillaume. Je l’ai écrite sur un papier pour qu’il puisse la relire tranquillement chez lui et y réfléchir. Quand nous nous sommes revus la semaine suivante, Guillaume n’avait plus la mine déterminée qu’il affichait la plupart du temps. Le temps était venu pour lui d’accueillir sa tristesse.

  • Parce qu’il était impossible d’empêcher Paul et Gabin d’aimer Mélao.
  • Parce qu’il lui était impossible de se forcer à aimer Mélao.
  • Parce que ses copains changeaient, et qu’il ne pourrait plus partager avec eux ce qu’il avait partagé en Primaire.
  • Parce que perdre ses amis c’est super triste.

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