Tu m’fuis, j’te suis, tu m’suis, j’te fuis

Soan m’est envoyé par une surveillante un jeudi pluvieux de novembre.

Après avoir fait l’appel en étude, elle avait remarqué que de grosses larmes glissaient sur les joues de Soan. Elle s’était alors levée, mine de rien, avait lentement traversé la salle d’étude, mine de rien, adressant quelques mots aux uns et autres pour ne pas attirer l’attention sur Soan qui était le véritable objet de son déplacement. Arrivée à sa hauteur, elle avait doucement demandé à Soan si tout allait bien. Soan avait hoché la tête, ravalant ses larmes et jetant quelques coups d’œil à droite et à gauche. La surveillante avait fixé le cahier qui était posé sur la table devant Soan, et elle avait dit tout bas en faisant glisser ses doigts sur les pages comme si elle lui expliquait un exercice :

  • J’ai l’impression que ce n’est pas la grande forme, mais je comprends que tu ne puisses pas trop en parler ici, avec toutes ces oreilles qui traînent. Ce serait sûrement plus facile que tu ailles en parler avec la CPE, j’ai vérifié, il n’y a ni caméra ni micro dans son bureau. Si tu veux y aller, je peux t’envoyer en mission pour que ça passe inaperçu. Pour répondre oui, pose ta main droite sur la table, pour répondre non, pose ta main gauche sur la table.

Soan a posé sa main droite. La surveillante est alors revenue très lentement jusqu’à son bureau. Elle a laissé passer quelques minutes, puis a écrit quelque chose sur un papier qu’elle a plié et agrafé. Après encore une bonne minute, elle a dit tout haut :

  • Soan, peux-tu aller porter ce message à la CPE s’il te plaît ? J’ai oublié de lui donner une info importante qui ne peut pas attendre.

Soan s’est levé, a pris le papier et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé assis devant moi, sans que personne ne se doute qu’il venait me parler. Dans le petit papier, la surveillante m’avait écrit : « J’ai vu Soan pleurer, il faisait beaucoup d’efforts pour se contenir mais j’ai l’impression qu’il ne va pas bien. Depuis plusieurs jours, il a l’air triste, ce n’est peut-être rien, mais dans le doute… ».

  • Bonjour Soan, Alicia se fait du souci pour toi, c’est pour ça qu’elle t’envoie vers moi, c’est courageux de ta part d’être venu.
  • Oui, mais c’est parce que j’avais une excuse, sinon, je ne serais pas là.
  • Alicia c’est un peu l’agent secret de la vie sco, elle est super forte pour trouver des stratégies et des alibis aux élèves… En tout cas, je te remercie beaucoup pour ta confiance, tu peux m’en dire plus sur ce qui te rend si triste aujourd’hui ?
  • Ce n’est pas très important…
  • Pour toi, ça a l’air de l’être un peu quand même… Tu pensais à quoi tout à l’heure quand tu pleurais ?
  • A Sacha
  • Ton copain Sacha ?
  • Oui
  • Vous vous êtes disputés ?
  • Non pas vraiment
  • Ah… Tu le connais depuis combien de temps Sacha ?
  • Depuis le CM1, quand je suis arrivé dans l’école. C’est lui qui m’a aidé au début, quand je ne connaissais personne dans cette école.
  • Quatre ans d’amitié, c’est vraiment chouette !
  • Oui… (de nouvelles larmes coulent malgré les efforts de Soan pour les retenir)
  • Tu as le droit de pleurer ici, il y a des mouchoirs là, et personne ne le saura. En général, plus on retient ses larmes, plus on prend le risque d’une inondation. Alors laisse couler…
  • Il s’est passé quelque chose de particulier ce matin avec Sacha ?
  • Pas vraiment, mais je vois bien qu’il cherche à m’éviter. Je lui demande toujours pourquoi il ne veut plus être mon ami, il dit que je me fais des films, qu’il veut toujours être mon ami. Je reste tout le temps avec lui, pour être sûr qu’on reste ami, je me mets à côté de lui au self, parce que je vois bien qu’il s’éloigne.
  • Sacha t’a déjà demandé de partir ?
  • Non
  • Est-ce que tu peux me donner un exemple de quand tu as vu qu’il cherchait à t’éviter.
  • L’autre jour, on jouait à s’attraper avec tout le groupe de copains. D’un coup, je me suis rendu compte que Sacha n’était plus là. Je l’ai cherché pendant toute la récré, et puis ça a sonné. Je l’ai retrouvé dans le rang, je me suis mis à côté de lui et je lui ai demandé où il était. Il m’a dit qu’il avait arrêté de jouer parce que Léon voulait lui montrer ses cartes Pokémon. Je lui ai dit qu’il aurait pu me le dire. Il m’a dit qu’il n’y avait pas pensé.
  • Et tu as fait quoi après ?
  • Je suis tout le temps resté avec Sacha, maintenant quand on joue à s’attraper, je coure un peu derrière lui pour ne pas le perdre.
  • Tu as vraiment peur qu’il ne soit plus ton ami.
  • Oui, vu qu’il s’éloigne, je reste encore plus avec lui. Le pire, c’est à la fin des cours, je mets toujours du temps pour noter les devoirs, et lui, il va super vite, alors il sort sans m’attendre. Je lui dis d’attendre, mais il n’écoute pas.
  • C’est super logique ce que tu fais. Toi, tu vois bien qu’il s’éloigne, qu’il est distant, alors tu combles l’espace qu’il crée entre vous, pour que vous restiez des amis. C’est comme si tu avais toute la responsabilité de votre amitié, parce que lui il ne se rend pas compte qu’elle est fragile. Du coup tu es triste et puis tu dois être un peu fatigué aussi. Mais dis-moi, tu lui en as déjà parlé à Sacha ?
  • Non
  • Ah…
  • Je ne sais pas comment faire.
  • Mais tu aimerais en parler avec lui ?
  • Oui
  • Tu penses qu’il serait en colère si on lui demandait de venir pour discuter dans mon bureau ?
  • Il faudrait qu’on lui dise que ce n’est pas pour le punir ou lui faire des reproches
  • Bien entendu, pour ça, tu peux compter sur moi, si tu veux, on peut même aller ailleurs pour discuter, dans le foyer par exemple.
  • Non ça devrait aller ici.

Avant de faire venir Sacha, j’ai expliqué à Soan que je préfèrerais que ce soit lui qui parle à son copain, puisque moi j’étais à l’extérieure de leur relation. Je lui ai proposé de l’aider à réfléchir à la manière de partager ce qu’il ressentait, et comment il vivait leur relation. Lorsque Sacha est arrivé, il avait en effet l’air un peu intimidé, je fais souvent cet effet aux élèves… Il a eu l’air surpris de trouver Soan assis devant moi. Il s’est installé sur la deuxième chaise.

  • Bonjour Sacha
  • Bonjour Madame
  • Ne t’inquiète pas, je n’ai rien à te reprocher. Tu es là parce que Soan voudrait te parler de quelque chose, mais qu’il ne savait pas trop comment s’y prendre. Ce n’est pas toujours facile de trouver le bon moment et le bon endroit au collège. Ici, c’est un peu plus tranquille que dans la cour. Tu connais Soan depuis longtemps je crois ?
  • Oui, c’est mon copain depuis le CM1
  • C’est super que votre amitié ait résisté au passage au collège !

Les deux garçons se sont regardés en souriant.

  • Je crois que je vais laisser parler Soan, qui connaît mieux que moi votre amitié, mais tu peux parler quand tu veux Sacha.

Voici, en substance, ce que se sont dit Soan et Sacha :

  • Sacha, l’autre jour, tu m’as dit que je n’avais pas besoin de te coller, que tu n’allais pas disparaître. Mais moi j’ai l’impression que tu cherches tout le temps à m’éviter et je ne sais pas pourquoi, parce que je n’ai rien fait de mal. Et comme j’ai peur qu’on soit plus des amis, alors j’essaie tout le temps de rester à côté de toi.
  • Mais pourquoi tu crois qu’on va plus être amis ? Moi je ne t’ai jamais dit que je ne voulais plus être ton ami. Par contre c’est vrai que c’est un peu pénible que tu restes tout le temps à côté de moi, alors des fois, je pars avec d’autres copains, faire d’autres trucs, mais ce n’est pas parce que je ne veux pas être ton ami. A l’école, des fois, on ne jouait pas aux mêmes jeux, tu ne te rappelles pas ? Et pourtant on est toujours resté amis.

J’ai aidé les garçons à verbaliser la manière dont chacun ponctuait les séquences de communication. Soan collait Sacha car il le voyait s’éloigner, et Sacha prenait le large quand il se sentait un peu étouffé par Soan. Chacun d’eux lisait les événements, les actions de l’autre, en choisissant un point de départ différent. Ils n’avaient pas la même perception des évènements et agissaient en conséquence, alimentant ainsi l’engrenage. Dans ce type de situation, le fait de méta communiquer, c’est-à-dire de communiquer à propos de notre relation est souvent le meilleur chemin vers l’apaisement.

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