Mis en avant

Magissons contre les violences scolaires !

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Réjouissez-vous, Mesdames et Messieurs, je vais vous révéler la magie de Palo Alto pour aider les élèves en souffrance à l’école…

Tout d’abord, pour intégrer la méthode Palo Alto dans sa pratique en établissement scolaire, il faut utiliser le sortilège du « rigorum précisia ». Il existe en effet une méthodologie précise, une grille stratégique, qui repose sur des principes épistémologiques solides. Les exemples ne sont là que pour illustrer la théorie, et nous permettre de comprendre comment elle peut se conjuguer au sein de l’institution. Chaque individu est unique, sa vision du monde lui est propre, tout comme les émotions qu’il ressent, et ce qu’il a essayé de faire pour résoudre son problème. Il est indispensable d’être rigoureux dans l’utilisation de cette grille stratégique et dans le questionnement de l’élève qui souffre.

Pour lutter contre les violences scolaires en utilisant la méthode de Palo Alto, il faut savoir également pratiquer le sort de « confiancia ségura ». Les solutions proposées aux élèves en souffrance visent à les responsabiliser, les rendre autonomes dans la gestion de leurs relations avec les autres. Ce qui fait souvent peur aux parents. Il est donc nécessaire de gagner leur confiance, principalement en étant honnête avec eux à propos de la réalité d’un établissement scolaire. Si la peur est une émotion qui nous protège au quotidien, elle peut devenir envahissante si nous cherchons à l’éviter. C’est ce que nous faisons lorsque nous tentons de convaincre des parents inquiets que tout est absolument sous contrôle dans nos établissements. Nous leur mentons, et nous augmentons leur peur. Et si un jour, leur enfant est effectivement malmené par d’autres, la peur se transforme en panique, émotion extrême qui pousse souvent à commettre des erreurs (comme aller dire « ses quatre vérités » au coupable…). Les parents nous accordent leur confiance quand leurs émotions sont entendues et qu’ils perçoivent notre engagement.

Dans tous les établissements, et depuis toujours, nous demandons aux élèves de se confier aux adultes lorsqu’ils font face à des difficultés relationnelles. Et dans tous les établissements, depuis toujours, nous constatons qu’ils ne le font généralement pas. Nous découvrons alors, horrifiés, le calvaire vécu par certains dans le plus grand silence. Le problème c’est qu’en parlant aux adultes, ils prennent le risque que ces derniers, avec les meilleures intentions du monde, interviennent auprès des élèves mis en cause. Parfois, cela peut apaiser les choses, mais malheureusement, la plupart du temps, cela les aggrave. Les élèves le savent, et donc se taisent. Afin de gagner la confiance des élèves pour qu’ils se fient aux adultes, il est primordial de leur dire ceci : « Tu peux me parler sans crainte, je ne ferai rien sans ton accord. Si tu décides de me parler, nous déciderons ensuite, ensemble, de la meilleure façon de t’aider à régler ce problème, parce que tu sais mieux que moi ce qui est bon pour toi. »

Palo Alto nécessite en général, et c’est particulièrement valable dans le cadre d’un établissement scolaire, de consommer une bonne dose de la potion « humouris riro ». En effet, si l’on veut apaiser la souffrance, il est indispensable d’injecter de la souplesse, de la dérision et de l’auto-dérision dans les rouages de la relation. À tout moment, « l’autre en face de nous » peut s’emparer d’un de nos points de vulnérabilité pour nous déstabiliser. Et plus nous montrons que nous sommes touchés, plus « l’autre en face de nous » cherche à nous déstabiliser. C’est en jouant avec nos points de vulnérabilité et aussi ceux de « l’autre en face de nous » que nous pouvons stopper le cercle vicieux et rétablir l’équilibre de la relation. Utiliser Palo Alto en établissement scolaire, c’est aider les élèves à fabriquer cette potion. Potion qu’ils pourront ensuite réutiliser à leur guise dans d’autres contextes, et ce, toute leur vie. Il est triste de constater que certains adultes n’ont jamais appris à fabriquer cette potion pourtant très utile… Il n’est jamais trop tard…

Pour finir, et c’est sans aucun doute le point le plus important, l’utilisation en établissement de la méthode de Palo Alto comme outil de gestion des souffrances relationnelles des élèves doit reposer sur le rituel du « formatio obligato ».  Car si les exemples, entendus ou lus, donnent l’impression d’une recette facile à reproduire avec ses ingrédients maison, il n’en est rien. La méthode peut vraiment s’appliquer à tous types de violences (verbales, physiques, dans la cour, sur les réseaux sociaux…) mais il est risqué de se précipiter en pensant avoir compris le principe. On prend des risques à envoyer un élève affronter celui qui a si bien réussi jusqu’à présent à le déstabiliser, sans avoir décortiquée la situation, ses émotions, ses tentatives pour résoudre son problème, et s’il n’a pas pu s’entraîner. L’équilibre de la relation ne pourra être rétabli, et il est même possible que son adversaire soit renforcé et qu’on perde alors la confiance de l’élève qui s’est confié.

Le détonateur d’Antoine

Antoine est triste, il ne reconnaît plus sa petite fille, ils étaient pourtant si proches l’un de l’autre. Yaëlle et lui ont beaucoup réfléchi avant de se décider à fonder une famille. Et quand la décision a été prise, il a fallu presque 2 ans pour que Yaëlle tombe enceinte. Alors quand Fleur est née, Antoine est tombé en amour devant ce petit cochon tout rose. Fleur a un petit nez en trompette qu’elle fronce à la moindre contrariété, ce qui lui donne cet air de petit cochon trop mignon. Sauf que maintenant, Antoine a l’impression qu’un dragon a remplacé son petit cochon trop mignon…

Fleur a du caractère, mais comme on dit « les chiens ne font pas des chats ». Antoine a mis des années à apprivoiser les émotions intenses qui habitent en lui, entre autres en injectant cette formidable énergie dans le sport. Il a plutôt bien réussi, jusqu’à maintenant. Du haut de ses 12 ans, Fleur réussit à rendre ses émotions complètement dingues, elle est le détonateur d’Antoine.

Fleur râle constamment, pour tout et pour rien. Hier, elle a fait un scandale à sa mère à propos du choix de son prénom :

  • C’est bien un truc de Bouddhiste ça ! « Fleur, douce Fleur, gnagnagna », mais n’importe quoi ! C’est genre l’opposé de moi, si ton objectif était de choisir le pire prénom de l’univers, bingo, t’as réussi ! C’est l’accouchement qui a t’a grillé les neurones ou quoi ? T’aurais pu choisir un truc comme Fauve, ça aurait été vachement plus badass !

Dans ces cas-là, si Antoine est dans la pièce, il s’énerve :

  • Fleur, tu baisses d’un ton ! Tu ne parles pas comme ça à ta mère ! Franchement, t’énerver à ce point pour ça c’est ridicule…

Antoine doit avouer qu’il en veut un peu à Yaëlle qui reste imperturbable devant les éclats de Fleur. Lui, il a l’impression qu’une tornade balaye tout dans sa tête, sa montre connectée lui envoie des alertes tellement son rythme cardiaque s’accélère, il ne peut pas s’empêcher de crier. Quand il en parle avec Yaëlle, elle répond « laisse passer l’orage mon amour », il ne sait pas très bien si c’est pour Fleur ou pour lui, peut-être les deux…

Quelqu’un qui assisterait à ces scènes se dirait qu’Antoine joue son rôle de père, qu’il empêche sa fille de prendre le pouvoir en se positionnant face à elle pour faire obstacle à ses excès d’adolescente.

En vérité, il est terrorisé.

Il a peur pour Fleur, parce qu’il se rappelle. Quand la colère l’emportait, d’abord elle le distendait, il devenait monstrueux, un peu comme Hulk, mais pas en vert. Il faisait peur aux autres, et surtout à lui-même. Ensuite, la colère le broyait, le mastiquait et quand elle en avait fini avec lui, elle le laissait là, comme un déchet. A cause de ses émotions, Antoine a perdu beaucoup d’amis, et quelques boulots aussi. Alors quand il voit Fleur gronder, exploser, partir en claquant la porte et puis pleurer pour finalement s’endormir, il est envahi par l’angoisse.

Du coup, dès qu’elle commence à gronder, il grogne plus fort pour essayer de l’empêcher d’exploser. Mais ce n’est pas très efficace puisqu’en général, à la fin, ils explosent tous les deux.

Antoine voit bien que chaque crise fragilise sa relation avec sa fille. Il la voit s’éloigner, elle lui parle de moins en moins, se décale imperceptiblement quand il s’approche, et ça lui fend le cœur. Cette pensée ne quitte plus Antoine, même pendant ses entraînements, et c’est justement en plein fractionné qu’il a soudainement pris conscience de quelque chose.

Et si, le problème, c’était précisément sa volonté d’empêcher Fleur de ressentir ses émotions ? Et si ça les stimulait ? Ne serait-il pas lui-même le détonateur de sa fille ?

Avant de rentrer ce soir-là, Antoine est allé acheter un punching-ball. Il était en train de l’installer dans le garage quand Fleur est entrée :

  • Tu fais quoi papa ?
  • J’installe Bob
  • Bob ?
  • Yep, tu veux que je te le présente ?
  • Mmmm
  • Bob, je te présente Fleur, Fleur, voici Bob. Bob est là pour nous rappeler à tous les deux que nos émotions sont légitimes, qu’on a raison de ressentir ce qu’on ressent. C’est au cas où on l’oublie, ou quand des personnes veulent nous convaincre du contraire. C’est aussi Bob qui va nous aider à écouter nos émotions. Parce que tu vois ma chérie, je crois que tu as un peu hérité de ton papa pour ce qui est des émotions. Nous, on a un super pouvoir. Nos émotions SONT notre super pouvoir. Elles sont magiques, grandes, belles, fortes, indestructibles. Elles rendent nos vies exceptionnelles, alors il faut toujours les accueillir, écouter ce qu’elles ont à nous dire. Parce que si on ne le fait pas, elles se retournent contre nous, et comme elles sont beaucoup plus puissantes que chez les autres personnes, tu imagines bien comme elles peuvent nous faire du mal.
  • Papa, t’as fumé ou quoi ?
  • Moi, je pose Bob là, et toi, tu sais que tu peux venir le voir quand ça brûle dans ta tête, ou que tu as l’impression de te noyer. Bob, il peut prendre la forme que tu veux. Celle du truc qui te fait enrager par exemple et alors tu peux lui donner des droites dans l’estomac, mais pense bien à mettre tes gants. J’ai aussi installé un tapis sous Bob, et des coussins là-bas, alors tu peux venir te poser et pleurer avec Bob, il est cool parce qu’il juge pas tu vois ? Et voilà j’ai terminé ! Bob est dans la place !
  • Non mais ça se dit plus ça papa ! Arrête d’essayer de faire le jeune.
  • Aïe !

Fleur se dirige vers la porte du garage, et se retourne juste avant de l’ouvrir :

  • Papa ?
  • Oui chérie ?
  • Je t’aime
  • Moi aussi je t’aime

Deux mois plus tard, en descendant dans le garage pour aller chercher un tournevis, Antoine surprend sa fille en train d’enrouler un boa jaune fluo autour de Bob.

  • Mais qu’est-ce que tu fais à ce pauvre Bob ?
  • Aujourd’hui, c’est le printemps, et Jordan m’a invité à son anniv’, alors j’ai du soleil dans la tête, fallait que Bob en profite un peu !

Squelettor

La mère de Julia me contacte ce matin-là pour me faire part de son sentiment d’impuissance par rapport à la situation de sa fille. Nous sommes en mai, Julia est en 4ème :

C’est vraiment l’âge bête, me dit-elle, mais Julia se sent très mal à cause de ces moqueries sur son physique et je ne sais pas comment l’aider à dédramatiser. Il faudrait qu’elle prenne un peu de recul, qu’elle ne se sente pas blessée par la stupidité de certains. Elle n’y arrive pas, pourriez-vous essayer de lui expliquer ? Elle vous écoutera peut-être plus que moi…

Je croise parfois Julia dans les couloirs ou dans la cour, elle n’est jamais seule, fidèle à son groupe de copines depuis la 6ème. Je la perçois comme une élève plutôt à l’aise, ni timide ni extravertie. Elle est plutôt grande pour son âge, et très très mince. Je suis certaine qu’elle a des centaines d’abonnés sur Instagram. Je lui propose un entretien, elle se présente à mon bureau le lendemain, visiblement un peu inquiète.

  • Bonjour Julia, je te remercie d’avoir accepté de me voir.
  • Ya un problème ?
  • Juste l’inquiétude d’une maman…
  • Ah… Elle vous a appelée ? Je lui avais dit de ne pas le faire…
  • C’était sans doute plus fort qu’elle, elle doit vraiment se faire du souci pour toi. Mais ne t’inquiète pas, on discute simplement, enfin, si tu veux bien m’expliquer ce qui te pose problème. Je peux peut-être te donner quelques conseils, ou faire autre chose pour t’aider, mais seulement si tu es d’accord.
  • Ok, vous n’allez pas faire une heure de vie de classe ou un truc dans le genre ?
  • Ce n’est pas prévu pour le moment, sauf si tu penses que ça pourrait t’aider…
  • Clairement pas !
  • Alors pas d’intervention en classe. Tu veux bien me dire ce qui se passe ?
  • J’ai demandé à mes parents de changer de collège parce que je ne supporte plus les élèves d’ici.
  • Même Chadia, Cléo et Océane ?
  • Non ! Elles ça va… Mais les autres…
  • Ah mince, et ça fait longtemps que les autres t’insupportent comme ça ?
  • Ça a commencé l’année dernière, en 5ème, à cause de ces deux boloss de Mathias et Killian. Moi j’ai toujours été maigre, et pourtant je mange plus que mon père et mon frère réunis ! Un jour où j’avais mis une jupe, je traversais tranquille la salle d’étude pour rejoindre Cléo, et ces teubés ont crié « Ey Juju, t’as fait tomber ton tibia ! », bien entendu tout le monde s’est marré, je leur ai fait un doigt et je me suis assise à côté de Cléo qui m’a dit « laisse tomber, ils sont trop débiles ».
  • En effet, le niveau de la blague frôle les pâquerettes…
  • Et à partir de là, ça ne s’est jamais arrêté…
  • Tu veux dire que depuis presque deux ans, Mathias et Killian se moquent de ton physique ? T’es hyper forte pour avoir réussi à supporter ça pendant si longtemps sans craquer…
  • Ah non, mais ya pas qu’eux ! Ils le font de temps en temps, mais en vrai tout le monde me fait chier avec ça maintenant. Des mecs et des filles de la classe, ou même des gens que je ne connais pas, mon surnom c’est Squelettor. Non mais moi, je vais changer de collège, ya rien à faire ici, ils ne changeront pas. En plus, je ne devrais même pas être là, on a déménagé, j’ai voulu rester parce que ça me saoulait de changer de collège en 4ème, mais je vais aller dans mon collège de secteur pour ne plus voir leurs têtes d’abrutis.
  • T’as l’air super en colère et je comprends que tu le sois ! Légalement, tu peux sans problème rejoindre ton collège de secteur, il suffit que tes parents en fassent la demande. En attendant que ça se fasse, j’aimerais quand même bien essayer de t’aider, parce que franchement ça ne peut plus durer cette situation ! Je trouve ça inacceptable ! Je t’avoue que je serais bien tentée par une intervention en classe pour rappeler à tout ce petit monde quelques notions de respect !
  • Ah non ! Ne faites pas ça, je vous en supplie ! Ça sera encore pire après…
  • … (mine contrariée, fumée qui sort par les oreilles)
  • Madaaame ! Vraiment, ça ne vaut pas le coup, moi je vais partir de toute façon. Tout à l’heure vous m’avez dit que vous feriez des trucs seulement si j’étais d’accord… Et puis, l’assistante sociale est déjà passée avec la PJJ dans la classe pour nous parler du harcèlement, mais je crois qu’ils n’ont même pas fait le rapprochement. C’est que des mots tout ça.
  • Bon, d’accord, pour le moment, je ne bouge pas… Mais alors, en dehors de l’épisode avec Mathias et Killian, il y en a eu beaucoup d’autres ?
  • Ah oui ! Une vraie série Netflix ! Un jour c’est Aaron qui compare la taille de mon mollet avec celle de son poignet, un autre c’est Kenza qui me demande si je mets du 12 ans, ou alors Louis et Jordan qui me tendent du pain qu’ils ont sorti de la cantine en me disant qu’il faut que je mange. L’autre fois ya deux filles que je ne connais pas qui sont venues très sérieusement me demander si je n’étais pas anorexique, je crois qu’elles voulaient m’aider. Hier, Ethan m’a conseillé de ne pas sortir dans la cour, parce qu’avec le vent, je risquais de m’envoler, et à chaque fois, ça rigole… Sans dec, Ils ne peuvent pas s’occuper de leur vie plutôt !
  • J’avoue que ça doit être vraiment pénible. Et toi tu fais quoi dans ces moments-là ?
  • En général, je les fusille du regard, ou je leur fais des fucks, j’ai envie de répondre mais les mots restent coincés dans ma gorge.
  • Ton histoire me fait penser à Clafoutis.
  • Hein ?
  • Je connais une dame qui aide les élèves qui ont le même genre de problème que toi. Un jour, elle a reçu un collégien qui se faisait sérieusement embêter à cause de ses boutons. Tout le monde l’appelait Clafoutis, y compris des lycéens qui prenaient le même bus que lui, c’était un peu l’enfer. Dans son histoire, plusieurs adultes sont intervenus, et il y a même eu une intervention dans sa classe. Bon, cela n’a pas vraiment fonctionné dans son cas.
  • Ah, vous voyez ?
  • Oui, bon, disons que dans cette situation précise, les autres élèves ont bien compris pourquoi il y avait une intervention dans la classe et ça a encore plus attiré leur attention sur le garçon… Bref. Cette dame dont je te parle, elle aide les collégiens et les lycéens à construire des réponses aux attaques qui fonctionnent un peu comme des boomerangs. Il s’agit d’attraper l’attaque au vol, de la modeler pour lui donner la forme qu’on veut, de la peindre avec une bonne couche d’humour et de la renvoyer. C’est un peu bizarre et il faut avoir du courage pour le faire, mais c’est souvent très efficace.
  • Et il a fait quoi Clafoutis ?
  • La dame lui proposé plusieurs réponses, Clafoutis a choisi celle qu’il se sentait capable de mettre en place. Il a créé un tee-shirt sur un site spécialisé, devant il y avait écrit en gros « J’ai de l’acné et je me soigne, et toi pour ton cerveau, on va faire comment ? ». Comme les attaques venaient d’un peu partout, et pas d’une personne en particulier, c’était très adapté. Les autres ont trouvé que son tee-shirt était super, lui demandaient où il l’avait acheté, et lui disaient qu’il avait du cran. Clafoutis est redevenu Dorian.
  • Ouais, c’est cool pour Dorian. Mais moi je n’ai pas d’acné.
  • Oui c’est vrai, mais je me disais peut-être qu’on pourrait réfléchir ensemble à quelque chose de similaire pour que les autres te lâchent un peu avec ton physique.
  • Je ne sais pas si ça vaut vraiment le coup. On est le 15 mai, dans un gros mois je suis partie…
  • Moi, ce qui m’embête, c’est que tu partes la tête basse d’une certaine manière, c’est un peu comme si les crétins blagueurs avaient gagné. Mais je comprends aussi que tu te dises que c’est beaucoup d’énergie dépensée pour pas grand-chose. Tu peux toujours y réfléchir, au cas où tu trouves des Mathias et des Killian avec le même niveau de blagues dans ton nouveau collège. Tu pourrais t’entraîner sur les élèves d’ici avant de partir. Mais c’est toi qui décides.
  • Mouais…
  • Je me suis engagée à rappeler ta mère, je vais essayer de la rassurer au maximum, tu m’autorises à lui expliquer tout ça ? Comme ça tu pourras aussi en parler avec elle.
  • Dac, merci Madame.
  • Tiens-moi au courant Julia.

Julia n’est pas revenue me voir. Mais j’ai eu quelques informations par sa mère. Elle avait bien aimé l’histoire de Clafoutis, mais ne voulait pas fabriquer de boomerang pour elle. Elle avait renoncé à modifier ses relations avec certains élèves depuis un bon moment déjà, et ne pensait qu’à son nouveau collège. La mère de Julia m’a dit qu’elle trouvait sa fille plus sereine, comme si quelque chose « avait lâché ». Julia avait fait un choix, elle semblait moins en colère.

À la fin du dernier jour de cours des 4èmes, alors que j’étais au portail pour souhaiter bonnes vacances aux élèves, j’ai observé les adieux de Julia. Il y avait toute une petite foule autour d’elle pour l’embrasser et lui dire qu’elle allait manquer. Il y a eu des larmes, et des cadeaux. Julia n’est pas partie la tête basse.

En novembre de l’année suivante, je croise un jour la mère de Julia au secrétariat et j’en profite pour prendre des nouvelles. Elle me dit que son intégration s’est très bien passée, qu’elle s’est déjà fait quelques copains et qu’elle aime bien ses profs. Juste avant de partir elle se retourne vers moi et ajoute :

  • Il faut que je vous raconte. Pendant les vacances, Julia a été invitée à une soirée d’halloween chez un camarade de classe. Elle a voulu que je lui commande un déguisement sur internet, elle a choisi une tenue noire avec un squelette dessiné sur tout le corps. Quand elle me l’a montrée, elle m’a dit « à cette soirée, je ferai mon Clafoutis, ils vont adorer ! ». J’ai pensé à vous…
  • Super ! Elle est géniale votre fille ! Saluez-la de ma part, et dites-lui de passer me voir un de ces jours !

Mais comment tu fais ?

LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT SCOLAIRE

LE MODELE DE PALO ALTO EST-IL COMPATIBLE AVEC LES CONSIGNES INSTITUTIONNELLES ?

Le texte en bleu reprend des principes du modèle de Palo Alto appliqués au milieu scolaire.

Chaque établissement scolaire doit mettre en place un plan de lutte contre le harcèlement scolaire, en s’appuyant sur des dispositifs académiques et en suivant le cadrage national. Ce cadrage se décline en 4 axes :

  • SENSIBILSER – INFORMER
  • PREVENIR
  • FORMER
  • PRENDRE en CHARGE

L’échelle pertinente d’action reste l’établissement en travaillant en premier lieu sur le climat scolaire. Des élèves qui sont en confiance viendront rapidement demander conseils aux adultes lors de difficultés relationnelles. Et plus nous intervenons tôt, plus il est facile de désamorcer les situations et donc d’éviter l’aggravation qui conduit au harcèlement. Travailler la confiance des élèves c’est accepter de regarder la réalité des enjeux de la cour de récréation, sans imposer notre regard d’adulte, c’est intégrer et prendre en compte les notions de popularité et de vulnérabilité.

Il est suggéré d’accentuer le travail en équipe « en formant une équipe ressource établissement / Il est fortement recommandé de ne pas régler seul les situations de harcèlement mais de privilégier le travail en équipe » cf. Protocole de prise en charge du harcèlement. La formation, la supervision et l’échange de pratiques sont inhérentes à l’école de Palo Alto depuis sa création dans les années 50.

L’implication des élèves est encouragée (médiation par les pairs, solidarité, vie de classe, élèves ambassadeurs…). Le modèle de Palo Alto permet de travailler l’habileté relationnelle, la prise en compte des émotions, l’empathie, autant de compétences psycho-sociales telles que décrites par l’OMS « Aptitude d’une personne à maintenir un état de bien-être mental, en adoptant un comportement approprié et positif à l’occasion des relations entretenues avec les autres, sa propre culture et son environnement ».

La sanction est prononcée quand c’est nécessaire, en favorisant les mesures de responsabilisation et de réparation. Il faut privilégier la justice restaurative, plutôt que la justice rétributive. La sanction, lorsqu’elle permet à un élève de modifier un comportement inadéquat, est considérée comme une régulation (elle apporte une solution à une difficulté) et pas comme une Tentative de Régulation inopérante (qui ne fonctionne pas et qui devient donc le problème : « le problème c’est la solution » Paul Watzlawick).

Mise en parallèle des actions préconisées par protocole institutionnel avec celles d’une CPE formée au modèle de Palo Alto.

Le texte en rouge pointe les différences de posture.

Accueil de l’élève victime

Protocole institutionnelPalo Alto
Évaluer sa capacité à réagir devant la situationFaire la liste de tout ce que l’élève a essayé de faire pour régler son problème, mais qui n’a pas marché (on appelle cela les Tentatives de Régulation).
S’informer sur la fréquence des violences qu’il a subiesQuestionner de manière très précise et concrète l’interaction (en intégrant une vision circulaire de la communication). Éventuellement, si on manque d’éléments, proposer un cahier d’observation « pendant 1 semaine, chaque soir, j’ai besoin que tu notes, de manière extrêmement précise, ce qui se passe avec … Ainsi je saurai mieux comment nous allons pouvoir construire ensemble la meilleure solution pour que tu te sentes mieux. »
Lui demander comment il se sentAccueillir ses émotions, ne pas minimiser, le rejoindre dans ce qu’il ressent (l’utilisation des métaphores et très puissante).
Le rassurer en proposant d’assurer sa sécurité si nécessaire, de le sécuriser.Ne pas mentir à un élève alors qu’on sait très bien qu’on ne pourra pas être près de lui constamment. Préférer lui dire « Bien entendu, je vais prévenir les surveillants pour qu’ils fassent attention, mais je te mentirais si je te disais que je vais pouvoir tout voir et tout contrôler, alors il est vraiment important que tu me signales si cela recommence. »
Lui demander ce dont il a besoin et s’il a des souhaits concernant la prise en charge de la situation, demandes claires et négociables. Lui proposer de prendre part à la résolution de la situation et de gratifier les efforts s’il participe.« Qu’est ce qui te ferait dire dans 3 mois que la situation est réglée ? / Si tu rencontrais le génie d’Aladdin, et qu’il pouvait réaliser 2 vœux, tu demanderais quoi ? » L’intervention sera toujours plus efficace si l’élève victime est acteur de la résolution de son problème. Je propose en général 3 formules : Je fais SANS lui (en mode CPE redresseuse de torts, je convoque les vilains. Je préviens des risques de ce type d’intervention)Je fais AVEC lui (médiation stratégique)Je me mets à côté de lui et pas entre lui et le monde, pour qu’il fasse LUI-MÊME MAIS PAS TOUT SEUL (apprentissage du changement de posture, de la répartie, habileté relationnelle). C’est l’élève qui choisit sa formule.
L’informer que la situation sera régulièrement suivieA partir du premier entretien, quelle que soit la formule choisie par l’élève, il est nécessaire de le revoir au bout d’une semaine, puis 2 semaines, puis 1 moins, puis à la demande. Le suivi est INDISPENSABLE.

Accueil de l’élève auteur

L’informer qu’un de ses pairs s’est plaint de violences répétées, sans qu’aucune précision ne lui soit donnée, afin qu’il puisse s’exprimer et donner sa version des faits. Rappeler les règles du vivre ensemble/les valeurs de l’école et demander de cesser le harcèlement. Demander à l’élèves de contribuer à la résolution de la situation de violence.Dans la plupart des cas, l’élève auteur sait très bien qui il importune… Le rappel à l’ordre peut être une régulation mais il expose énormément l’élève victime. Je vois l’élève auteur uniquement si l’élève victime m’en a donné l’accord. Le risque est beaucoup trop grand d’aggraver la situation en intervenant, surtout si c’est uniquement sur un mode réprimande. Je préfère la médiation stratégique ou éventuellement la méthode de la préoccupation partagée.

Accueil du ou des élèves témoins

Les témoins sont reçus séparément, quelles que soient leurs réactions ou non réactions face à la situation.  Oui, mais attention à ne pas trop exposer les témoins qui prennent des risquent lorsqu’ils parlent. C’est très dur pour eux, ils se sentent mal, ne savent pas quoi faire et subissent la pression des adultes. En multipliant les ateliers de prévention, en leur donnant des outils pour intervenir sans risques pour eux, on travaille mieux la solidarité.
Il convient de mettre en place une intervention collective de sensibilisation et un travail sur les compétences psycho-sociales des élèves.OUI, mais attention à ne pas stigmatiser un élève dans une classe.  

Accueil des parents de l’élève victime

Ils sont entendus, soutenus et assurés de la protection de leur enfant.    Ils sont entendus et soutenus (on rejoint leur vision du monde même en cas de colère…) mais on ne leur ment pas en leur faisant une promesse qu’on ne pourra pas tenir (surveillance de chaque instant).
Ils sont associés au traitement de la situation, informés de leurs droits et leur approbation quant aux actions mises en place est recherchée.On leur conseille de ne pas intervenir directement (car cela risque d’aggraver la situation de leur enfant, même si l’intention est louable). On cherche à obtenir leur adhésion, on maintient le lien et prenant des nouvelles régulièrement même après traitement. Et le cas échéant, on les encourage à aider leur enfant à s’entraîner à la répartie (jeu Takattak).

Accueil des parents de l’élève auteur

Leur concours est utile pour la résolution de la situation, notamment en termes d’accompagnement et de gratification de leur enfant s’il contribue à la résolution.Éventuellement, on peut informer les parents, mais seulement si la situation est déjà bien dégradée. Accepter la vision du monde des parents qui refuseraient de considérer que leur enfant peut mal se comporter avec d’autres « je comprends, et nous n’avons peut-être pas tous les éléments, mais il nous semblait important de vous informer, nous continuerons de rester vigilants et reviendrons vers vous en cas de problème ». L’objectif est de conserver la relation.

Mon fils est homophobe

Etienne, prof de français, vient s’asseoir près de moi, avec son café, sur un des beaux fauteuils en enduit PVC vert de la salle des profs. Il a l’air préoccupé et a des cernes sous les yeux. Nous parlons de tout, de rien, et surtout de nos garçons, qui ont 17 ans tous les deux. Etienne est un papa solo, son épouse est décédée d’un cancer du sein 5 ans auparavant. Il finit par lâcher :

  • C’est hyper tendu avec Enzo en ce moment.
  • Ah bon ? Plus que d’habitude ? Parce que bon, avec le mien, c’est tendu un jour sur deux…
  • Ben là, ça prend des proportions hallucinantes. Je ne sais pas ce qu’il a dans le crâne depuis qu’il est entré au lycée, mais c’est l’enfer, il me rend dingue ! J’avais plus d’insomnie depuis un an, et là bim ! Ça recommence, je cogite une bonne partie de la nuit.
  • C’est compliqué à cause du travail scolaire ?
  • Non, pas du tout. À cause de ses prises de position sur l’homosexualité.
  • Il a fait son coming out ?
  • J’aurais largement préféré, ça ne m’aurait posé aucun problème, je l’aurais préparé et aidé à gérer les réactions de certains abrutis homophobes, ça j’étais prêt… Mais c’est le contraire, il dit ne pas supporter les homos, il trouve que c’est contre nature, qu’ils le dégoûtent et j’en passe.
  • Ah oui, c’est chaud quand même…
  • Alors depuis des semaines, à chaque fois qu’il tient des propos homophobes à la maison, je sermonne, j’argumente, mais il reste sourd, il clame sa liberté de penser et d’expression, il dit qu’il refuse les dictats LGBT. L’autre jour il m’a carrément dit que s’il apprenait qu’Arthur, son pote numéro un, était homo, il ne pourrait plus être copain avec lui. Tu te rends compte ? Mon fils fait partie des abrutis homophobes ! Je ne comprends pas ce que j’ai foiré dans son éducation.
  • Ben le truc c’est qu’à un moment, on n’a plus beaucoup d’impact sur ce qu’ils peuvent penser, dire ou faire. Et c’est difficile, surtout quand ils prennent des positions aussi opposées aux nôtres. Il n’est pas rare que la fille d’un bon viandard se déclare végan par exemple…
  • Ouais mais là, ce n’est pas juste une question de manger ou pas de la viande, c’est interdit par la loi, quoi ! L’autre jour, j’ai découvert qu’il affichait ses idées sur les réseaux sociaux, il a posté un drapeau LGBT en train de brûler, ça craint. Je lui ai passé un de ces savons ! Je lui ai dit que c’était interdit par la loi, qu’il risquait des poursuites. J’ai exigé qu’il enlève cette photo, il l’a fait et puis il m’a bloqué sur tous ses réseaux, du coup, je ne vois plus rien…
  • Aïe, une bonne façon de t’angoisser encore plus…
  • Ah oui, aussi, j’étais à la fac avec un pote qui a divorcé après des années à cacher son homosexualité. Maintenant il est en couple avec un homme et ils viennent parfois dîner à la maison. Enzo me fout la honte systématiquement. Il refuse de venir à table, alors je gueule, je le force, il vient s’asseoir et garde les bras croisés, il regarde mes amis avec un air dégouté, c’est tellement « malaisant » comme disent les élèves, qu’au bout d’un moment je l’envoie dans sa chambre. Quand ils partent, je l’engueule, je lui dis ma honte, ça me rend fou !
  • Ça doit vraiment être dur, je comprends que tu sois au bout du rouleau.
  • Tu crois que je devrais l’emmener voir un psy ? Ou peut-être que je devrais l’emmener à la gendarmerie pour qu’ils le secouent un peu…
  • Peut-être… Franchement je t’admire parce que tu as tout essayé, tu lui as expliqué, tu l’as sermonné, tu lui as rappelé la loi… Le truc, c’est que j’ai l’impression que plus tu essaies de le convaincre, plus ça le renforce dans ses convictions…
  • Mais je ne peux pas le laisser être homophobe, et puis c’est puni par la loi bordel !
  • C’est clair ! Est-ce que je peux te poser une question un peu bizarre et hyper difficile, je te préviens, tu ne vas pas aimer…
  • Vas-y, au point où j’en suis…
  • Imagine que rien de ce que tu pourrais mettre en place sur un plan éducatif, médical ou judiciaire, rien de tout ça ne pourrait jamais réussir à faire changer Enzo, et qu’il resterait pour toujours un abruti homophobe, qu’est-ce que tu ferais différemment ?
  • En effet, j’aime pas du tout ta question, tu crois que c’est possible un truc pareil ?
  • Je ne sais pas, c’est juste une question.
  • Baaahhh, s’il était majeur, je lui dirais que ça me fiche en l’air qu’il pense ce genre de trucs, mais qu’après tout il est majeur, et qu’il prend donc ses responsabilités, qu’il assumera si des procédures sont déclenchées contre lui.
  • Et ben peut-être qu’il faut que tu lui dises déjà tout ça. Tu peux lui expliquer que ça te déglingue qu’il ait ce type de raisonnement, mais qu’après tout c’est vrai, il est libre de penser ce qu’il veut. Par contre, concernant sa liberté d’expression, tu peux lui rappeler une dernière fois que les comportements et propos homophobes sont punis par la loi. Tu peux lui annoncer que jusqu’à ses 18 ans, tu l’accompagneras à la gendarmerie s’il lui arrive des bricoles, parce que c’est ton devoir de père, mais qu’après tu le laisseras assumer les conséquences de ses prises de position, qui ne manqueront sûrement pas d’arriver s’il continue de les exposer sur les réseaux. Tu peux aussi lui dire qu’en effet tu ne peux pas le convaincre sur ce sujet et donc que tu ne lui en parleras plus. Tu peux ajouter qu’à la maison, comme dans le reste de la société, les attitudes et les propos homophobes sont interdits. Et comme toi, tu continueras de recevoir tes potes homos quand tu en auras envie, bah lui, il ira passer la nuit chez ses grands-parents, parce que tu ne veux pas que sa présence dans la maison mette mal à l’aise tes amis. Enfin, moi je ferai ça si j’étais à ta place, mais c’est toi qui décides bien entendu…
  • Ouais t’as raison, je vais essayer ça d’abord, et puis si ça ne marche pas, je lui prendrai rendez-vous avec un psy.
  • Dac, bon c’est la récré, il faut que je retourne dans mon bureau, à plus !
  • A plus !

Quelques semaines plus tard, toujours assis sur un des beaux fauteuils en enduit PVC vert de la salle des profs, Etienne m’a dit qu’il ne se disputait plus avec Enzo, le sujet de l’homosexualité n’est plus abordé à la maison. Enzo n’a pour le moment eu aucun démêlé avec la justice et il rend visite à ses grands-parents à chaque fois qu’Etienne reçoit ses amis. Etienne ne sait pas si Enzo a conservé les mêmes idées vis-à-vis de l’homosexualité.

Ils en reparleront sûrement dans quelques années… Ou pas…

Panique #metoo

Sophie est une élève de 4ème qui a une imagination débordante, elle adore lire, tout type de romans, mais en particulier la science-fiction et l’horreur, c’est une grande fan de Stephen King, tout comme moi.

Un mercredi matin, elle est conduite dans mon bureau par un enseignant. Elle est en pleurs et elle hyperventile. Sophie s’est mise soudainement à suffoquer à la fin d’une séance de prévention contre l’homophobie, sans que personne ne comprenne ce qui avait bien pu se passer.

Le mercredi, c’est notre « journée sans infirmière », comme Sophie est inconsolable et incapable de parler, je décide d’appeler ses parents pour qu’ils viennent la chercher. Son père arrive assez inquiet, c’est la première fois que Sophie fait une crise de ce type. Il repart avec elle pour la conduire chez le médecin.

Deux jours après, il me rappelle pour me dire que le docteur a diagnostiqué à sa fille une anxiété généralisée. Il leur a conseillé un suivi psy, le rendez-vous est prévu dans six semaines. Après une longue discussion à la maison, Sophie a expliqué à ses parents qu’elle se sentait complètement envahie par la peur de se faire un jour agresser sexuellement comme toutes les personnes qui témoignent depuis le #metoo. Elle doit mobiliser toute son énergie pour repousser les scénarios angoissants qui lui viennent en tête.

Après une semaine de repos, Sophie revient et me donne plus de détails sur cette peur panique qui la submerge :

  • Madame, ça fait des mois que je ne me sens pas bien. D’abord, il y a eu le #metoo, c’est dingue toutes ces femmes qui ont été agressées ! Après, il y a eu le #metooinceste, et j’ai lu plein de témoignages horribles de personnes qui avaient été abusées dans leur enfance. Et maintenant il y a le #metoogay ! Alors quand l’animateur sur l’homophobie a raconté les insultes et la violence, j’ai eu l’impression de ne plus pouvoir respirer. J’arrête pas de penser à ce qui pourrait m’arriver, j’ai plein d’histoires horribles dans ma tête. Ya tellement de victimes ! Ça pourrait aussi m’arriver !
  • Ma pauvre, ça doit vraiment être horrible d’avoir tout ça dans la tête, je comprends mieux pourquoi tu as craqué ! Mais du coup, tu fais quoi quand ces scénarios arrivent dans ta tête ?
  • Au début, j’essayais de les chasser en me concentrant sur autre chose, ça me fichait un peu la paix. Le problème c’est qu’aujourd’hui, les pensées arrivent trop vite les unes après les autres, je ne contrôle plus rien, et j’ai de plus en plus de mal à me concentrer pour travailler, et même pour lire.
  • Ça doit vraiment être horrible, et épuisant ! Et tes parents, ils font quoi maintenant qu’ils sont au courant ?
  • Ils sont trop gentils, ils me rassurent tout le temps. Quand ils voient que je « pars dans ma tête », ils me disent « Sophie ! Sophie ! t’es où là ? A quoi tu penses ? ». Mais je peux pas leur raconter, c’est glauque et puis c’est tout mélangé. Comme ils sont choux mes parents, ils me prennent dans leurs bras et ils me disent qu’ils seront toujours là pour me protéger, que rien ne pourra jamais m’arriver…
  • Ils sont vraiment adorables tes parents. En même temps, moi je me dis que tu as toutes les raisons d’avoir peur puisqu’en effet, les prédateurs sexuels existent et qu’ils sévissent tous les jours. Ce qui est complètement flippant. C’est vraiment horrible de se dire qu’on peut un jour se faire agresser par un pervers.
  • Mais carrément !!!!
  • Tu dois voir un psy bientôt, c’est ça ?
  • Oui, dans un mois… C’est dans hyper longtemps !
  • Il pourra sûrement t’aider, mais si tu veux, en attendant, je peux te proposer un exercice pour essayer d’apaiser un peu ta peur. Je crois que si ta peur multiplie les scénarios horribles, c’est parce qu’elle ne se sent pas assez écoutée. En général, la chose qui nous fait peur nous fait encore plus peur si on évite de la regarder, tu vois ?
  • Donc il faut l’affronter, même si c’est terrifiant ? Un peu comme dans les livres du roi de l’horreur ?
  • T’as tout compris, c’est pareil pour toi. Aujourd’hui, quand ta peur t’envoie un scénario de ce qui pourrait t’arriver, tu le regardes un peu, mais pas tout à fait, et paf! Il en arrive un autre, encore plus sinistre. Alors si tu es d’accord, et si tes parents le sont aussi, je te propose d’écrire un journal ultra secret qui pourrait s’appeler « les malheurs de Sophie #metoo ». Il faudrait que tu notes dans ce journal chaque scénario qui arrive dans ta tête, et que tu le développes dans un chapitre entier. Ce ne sera sûrement pas suffisant mais en attendant le rendez-vous avec le psy, cela fera peut-être baisser ta peur juste assez pour que tu réussisses à finir tes contrôles et à lire tranquille.
  • Ok… Mais je peux tout écrire dans ce journal ? Même les détails les plus trashs ?
  • En vrai, il faudrait même que tu deviennes la Stephen King du #metoo.
  • Ok… Je veux bien essayer…
  • Super ! Est-ce que tu peux juste de me laisser le temps de prévenir tes parents parce que c’est un exercice un peu bizarre, et ils risquent de penser que la CPE a perdu la tête…

Les parents de Sophie sont (heureusement pour moi) très réceptifs. Je leur explique la démarche et insiste bien sur le fait que si cet exercice ne leur semble pas adapté il ne faut surtout pas que Sophie le fasse (parce qu’au début elle risque d’être prise d’une frénésie d’écriture, ce qui peut être dur à vivre et inquiétant pour eux). S’ils sont d’accord pour que Sophie essaie de faire cet exercice, pour apaiser les choses jusqu’au rendez-vous psy, je leur demande alors de respecter quelques « consignes » :

  • Arrêter de rassurer Sophie parce que ça a tendance, cette fois-là, à augmenter sa peur (alors que d’habitude ça marche)
  • Lorsqu’ils constatent que Sophie « part dans sa tête », lui suggérer d’aller écrire dans son journal #metoo.
  • Ne JAMAIS lire son journal (parce qu’elle va écrire des choses vraiment horribles qui sont mieux dans son journal que dans sa tête, mais trop dures pour ces pauvres parents).

Sophie a écrit, personne n’a jamais lu ses histoires. Elle est allée chez le psy, mais juste quelques séances, puis elle a dit à ses parents que ça allait. La peur ne l’a pas quittée, et quand elle est un peu trop présente, Sophie ouvre son journal et écrit. Elle n’a pas fait d’autre crise de panique #metoo jusqu’à la fin du collège.

BETTY

Parfois, dans les livres, on tombe sur des illustrations du modèle de Palo Alto. J’en ai débusqué une jolie, alors je la partage avec vous.

Betty, la petite indienne, a subi le racisme, la violence, les moqueries, les brimades, en particulier de la part de Ruthis, sa voisine. Et puis un jour… (Extrait de « BETTY », roman de Tiffany Mc Daniel).

« Un jour, alors que je rentrais d’une ferme à la maison, j’ai croisé Ruthis dans sa décapotable d’un rouge étincelant. Elle s’est arrêtée pour me dire que j’avais de l’herbe dans les cheveux. J’ai continué à marcher. Elle est descendue de voiture pour me suivre à pied.

  • Tu sens la merde, m’a-t-elle lancé en se pinçant le nez. Tu as charrié du fumier, ou quoi ?

Elle marchait à reculons pour pouvoir me faire face.

  • Tu crains pas les coups de soleil, toi, hein ? a-t-elle ricané. Mais c’est sûr que les mouches t’adorent.

Je me suis arrêtée. Avec toute la gentillesse dont j’étais capable, je lui ai dit :

  • Tu es belle Ruthis.
  • Et toi, t’es moche.
  • Tu as de beaux cheveux…
  • Et toi, on dirait du crin, a-t-elle répliqué en croisant les bras.
  • Tu as un beau sourire et de beaux yeux.

Je pensais chaque mot que je disais.

  • Je sais que je suis belle. Comme tu sais que tu ne l’es pas.

Je l’ai enlacée. Elle a gardé les bras croisés, trop surprise pour esquisser le moindre geste.

  • Je te pardonne, Ruthis. Je te pardonne d’avoir fait de l’école un enfer pour moi. De me dire que je suis moche et une ratée. Oui, je te pardonne. Parce qu’un de ces jours, tu auras mauvaise conscience et tu auras envie de me revoir pour pouvoir t’excuser. Seulement, ce jour-là, je serai tellement loin de toi qu’il faudra que tu prennes une fusée pour parvenir jusqu’à moi. Mais on ne laisse pas n’importe qui rejoindre les étoiles. Je te pardonne aujourd’hui, comme ça, plus tard, quand tu te rendras compte que ta vie est horrible et que nous aurions pu être amies tout ce temps, tu sauras au moins que je t’ai survécu.

J’ai relâché mon étreinte et j’ai replace une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Puis je l’ai plantée là, bouche bée. Les mots lui manquaient.

Je suis rentrée à la maison, le sourire aux lèvres tout le long du chemin. »

Crush

Axelle et moi avions un point commun, nous étions arrivées la même année dans ce collège, elle en 3ème et moi en tant que CPE. Toutes deux faisions le même constat par rapport à ce collège semi-rural d’apparence tranquille : L’accueil des nouveaux n’y était pas très chaleureux :

  • Franchement, c’est abusé. J’étais déjà pas hyper motiv’ pour changer de collège en 3ème, mais là, j’ai trop le seum d’avoir quitté mes amis, ils me manquent trop. Je sais que papa n’a pas eu le choix, qu’il ne pouvait pas refuser ce poste, mais c’est chaud quand même…
  • C’est toujours difficile de s’intégrer dans un nouvel établissement, surtout en 3ème.
  • Oui mais c’est pas vraiment ça le problème, je m’étais préparée. Le problème c’est les élèves d’ici, ils sont trop immatures, ils me regardent tous comme si je venais d’une autre planète. Dans mon autre collège, on essayait toujours d’intégrer les nouveaux !
  • Je sais qu’ici les élèves se connaissent depuis le CP, j’ai l’impression qu’ils ont du mal avec tout ce qui est « nouveau ». Personne ne t’a parlé depuis ton arrivée ?
  • Si, Naomi, c’est la seule qui m’a parlé de façon « normale » depuis mon arrivée. Les autres me posent des questions débiles et ricanent entre eux. Ça ne leur pose aucun problème de me laisser manger toute seule à la cantine.
  • Pas franchement mature en effet, et pas très chaleureux…
  • Grave… Et là depuis les vacances de Noël, ils ont un nouveau jeu débile. Ils me déclarent en crush avec n’importe qui, des mecs d’autres classes que je ne connais même pas. Je ne comprends vraiment pas l’intérêt.
  • C’est sans doute une manière d’essayer de te mettre mal à l’aise.
  • Ben c’est clair que ça ne me met pas à l’aise en tout cas…
  • Et ça se passe comment du coup, ils le disent aux garçons ou à toi ?
  • Les mecs je ne sais pas, moi c’est Iolana qui vient me voir tous les deux jours pour me dire « alors Axelle, il paraît que t’es en crush avec machin ? » Antoine, David, ou Jordan, ça change tout le temps, et les autres ricanent comme des abrutis.
  • N’importe quoi, c’est complètement stupide… Et toi tu réponds quoi du coup ?
  • Ben je peux dire quoi en vrai ? Je la regarde, je lève les yeux au ciel, je lui dis que je ne connais même pas les mecs en question, que c’est n’importe quoi…
  • Et j’imagine que tu ne te sens pas hyper bien sur le moment…
  • Ben non, c’est gênant, j’ai l’impression qu’ils essaient de me créer une réputation de tchoin, c’est la hess madame !
  • Tu peux traduire chérie, parce que comme je viens d’un autre siècle moi, j’ai pas bien compris là…
  • (sourire) J’veux dire qu’ils veulent me faire passer pour une fille facile quoi, c’est la loose.
  • Ok, et c’est toujours Iolana qui vient te voir pour te dire ça ?
  • Oui toujours, on dirait que c’est la p’tite cheftaine…
  • Je vois… Je me demande ce qui se passerait si tu lui répondais un truc un peu différent à Iolana…
  • Genre ?
  • Bon ça va te paraître un peu bizarre, mais ce qui pourrait te permette de reprendre la main sur ce qui se passe et de faire en sorte que le malaise change de camp, ce serait de fixer Iolana dans les yeux longuement et langoureusement la prochaine fois qu’elle vient, et de lui dire : « Ben en fait Io, je voulais te le dire, depuis que je suis arrivée, j’suis en crush avec toi… » et tu ne la lâches pas des yeux, comme si tu voulais la manger toute crue.
  • (rire) Mais j’adoooore, j’imagine tellement sa tête !
  • N’oublie surtout pas d’attendre un peu quand tu la fixes, histoire de créer une sorte de suspens, tu vois ?
  • Mais oui, trop bien !!!
  • Allez, on fait comme si j’étais Iolana, ok ? histoire de te préparer un peu.
  • Dac

A plusieurs reprises, je suis devenue la Iolana qui cherchait à déstabiliser Axelle. Sur tous les tons, j’ai lui ai inventé des crushs avec des élèves, des surveillants, et même avec le chef d’établissement. À chaque fois, Axelle a répondu en jouant l’amoureuse transie, jusqu’à se sentir prête à le faire avec la vraie Iolana.

Ce qui est finalement très fâcheux, c’est qu’elle n’a pas pu le faire, alors qu’elle était si prête.

Trois jours après notre entretien, Axelle était assise sur un banc avec Naomi quand elle a vu s’approcher Iolana et ses amis. Axelle a fixé Iolana dans les yeux, cils papillonnants et rose aux joues. Iolana s’est assise à côté d’Axelle et n’a pas eu d’autres sujets de conversation que l’interro d’anglais et la course d’orientation en EPS par ce temps glacial… Iolana n’a plus jamais parlé de crush à Axelle. Axelle a passé une année scolaire relativement tranquille, sans pour autant créer de liens amicaux très forts dans ce collège. Elle a rejoint le lycée avec enthousiasme, convaincue qu’elle y trouverait des potes « plus matures », et peut-être même un crush…

Les mauvaises fréquentations

Guillaume attend patiemment devant mon bureau.

Je suis en retard, nous avions rendez-vous à 10h10, il est déjà 10h30, je n’aime pas ça alors je lui fais quelques petites moues désolées auxquelles il répond avec des sourires. J’ai reçu l’appel téléphonique d’un parent très bavard et deux professeurs sont passés me voir pour me transmettre des informations bien plus importantes et urgentes, de leur point de vue, que ce qu’a à me dire ce garçon tout raide qui attend devant mon bureau.

Guillaume a en effet une posture un peu déroutante pour un collégien. Il est immobile, droit comme i, à quelques centimètres du mur en crépi dont il ne supporte pas le contact. Il a raison, Guillaume, les murs en crépi sont fourbes, ils ont la fâcheuse habitude de grignoter la peau de la main ou du coude qui oserait s’approcher un peu trop. Lorsque je peux enfin le faire entrer, il attend que je l’invite à s’asseoir pour s’installer sur le rebord de la chaise, le dos très loin du dossier. Je le prie de m’excuser pour ce retard inacceptable, il répond :

  • Madame, vous êtes très occupée, ne vous excusez pas.
  • Je te remercie, les adultes ne sont pas toujours aussi compréhensifs… Tu voulais me voir Guillaume, je t’écoute, de quoi voulais-tu me parler ?
  • Je voudrais que vous m’aidiez à convaincre Paul et Gabin que Mélao est une mauvaise fréquentation.
  • Ah… Je ne sais pas si je suis capable de faire ça. Paul et Gabin sont tes amis il me semble ?
  • Oui, on se connaît depuis le CE2 (Les garçons sont en 5ème), on est un peu comme des meilleurs amis. A Jule Ferry, on passait nos récréations ensemble.
  • Ça devait être sympa, vous faisiez quoi dans la cour ?
  • On parlait en général, parfois on inventait des jeux, on pouvait compter les uns sur les autres. On était les meilleurs pour faire des exposés aussi ! Et on faisait des concours de notes, je gagnais souvent…
  • Génial ! Vous avez eu de la chance de vous retrouver dans la même classe au collège, souvent les élèves sont tous mélangés.
  • Oui, l’année de 6ème s’est très bien passée. Pendant les pauses, on allait souvent au CDI et on s’était inscrit ensemble au club jeux de société. Mais cette année, tout est en train de s’écrouler, depuis l’arrivée de « super Mélao » dans la classe. On dirait que Paul et Gabin sont ensorcelés, ils ne voient pas que c’est une mauvaise fréquentation ! Et je n’arrive pas à leur ouvrir les yeux !
  • Aïe ! C’est terrible en effet ! Peux-tu me donner un exemple de ce que font Gabin et Paul depuis qu’ils sont ensorcelés ?
  • Je pourrais plutôt vous donner des exemples de ce qu’ils ne font plus : Ils ne vont plus au CDI et préfèrent s’agiter et courir dans la cour, ils ne participent plus au club jeux de société parce que « c’est nul » paraît-il, ils ne participent plus aux concours de notes, et passent plus de temps à rigoler qu’à travailler…
  • Ah mince, j’ai l’impression qu’ils sont bien envoûtés en effet… Et toi que fais-tu du coup ?
  • Mais j’essaie de les ramener à la raison ! Je leur ai proposé qu’on s’inscrive au club journal à la place du club jeux de société, figurez-vous qu’ils sont allés demander à « super Mélao » s’il voulait venir, il a dit « c’est nul », donc ils ne se sont pas inscrits ! Quand un prof rend un contrôle et que je me tourne vers eux pour savoir quelle note ils ont eu, ils ont déjà rangé leur copie et m’ignorent.
  • Comment se comportent Paul et Gabin avec toi ?
  • D’une manière générale, j’ai l’impression d’être invisible. Ils sont tournés vers Mélao, veulent faire partie de l’équipe de Mélao, parle avec Mélao, font des bêtises avec Mélao, il a vraiment une mauvaise influence sur eux !
  • Et toi et Mélao, ça se passe comment ?
  • Je n’existe pas pour lui, et c’est tant mieux ! Franchement, il ne m’intéresse pas, il est trop agité, nous n’avons rien en commun.
  • Et il est en train de te voler tes copains, ce qui est vraiment moche.
  • C’est pour cela que j’aimerais que vous discutiez avec Paul et Gabin pour leur dire d’arrêter de suivre et copier Mélao !!!
  • La problème Guillaume, c’est que j’ai perdu mes formules d’exorcisme, je n’ai donc plus aucun moyen de contraindre qui que ce soit à ressentir ou ne pas ressentir un sentiment…
  • Mais il suffit de leur expliquer ! Vous êtes une adulte, ils vont vous écouter !
  • Dis-moi Guillaume, quel est ton plat préféré ?
  • Elle est bizarre votre question, mais, disons… Les lasagnes de ma grand-mère !
  • Maintenant ferme les yeux et pense à une grosse assiette de lasagnes de ta grand-mère…
  • Miam !
  • Je veux qu’en imaginant cette assiette, tu ressentes du dégoût, de la répulsion, que tu aies envie de vomir !
  • (Guillaume écarquille les yeux) Ce n’est pas possible Madame, elles sont beaucoup trop délicieuses les lasagnes de ma grand-mère ! Mais je comprends où vous voulez en venir, et ce n’est pas du tout la même chose ! Les lasagnes de ma grand-mère, elles me font du bien, alors que Mélao tire Paul et Gabin sur la mauvaise pente ! C’est ce que m’a dit ma mère quand je lui ai raconté ! Il faut vraiment que vous leur parliez !
  • C’est vrai tu as raison, les lasagnes et Mélao, ce n’est pas pareil… Guillaume je voudrais te poser une question difficile, et je suis vraiment désolée de te la poser : Si tu étais sûr, à 100%, sans le moindre doute, que Paul et Gabin seraient toujours et à jamais enchantés par Mélao, qu’aucun sortilège, qu’aucun argument ne pourrait jamais les détourner de lui, que ferais-tu de différent ?
  • … Pardon ? Vous pouvez répéter la question ?

J’ai donc répété la question, plusieurs fois, pour qu’elle fasse son chemin dans la tête de Guillaume. Je l’ai écrite sur un papier pour qu’il puisse la relire tranquillement chez lui et y réfléchir. Quand nous nous sommes revus la semaine suivante, Guillaume n’avait plus la mine déterminée qu’il affichait la plupart du temps. Le temps était venu pour lui d’accueillir sa tristesse.

  • Parce qu’il était impossible d’empêcher Paul et Gabin d’aimer Mélao.
  • Parce qu’il lui était impossible de se forcer à aimer Mélao.
  • Parce que ses copains changeaient, et qu’il ne pourrait plus partager avec eux ce qu’il avait partagé en Primaire.
  • Parce que perdre ses amis c’est super triste.

Les précieuses

Il n’est pas rare de trouver, dans la cour de récréation d’un collège, des rassemblements de précieuses. Elles évoluent par petites dizaines et semblent avoir un pouvoir d’attraction sur tous les autres cailloux de la cour. Ils approchent, la mine fascinée, et essaient de se faire remarquer par les précieuses. Malheureusement, ces dernières ne les voient pas, trop occupées à admirer la plus brillante d’entre elles, qui se trouve généralement au centre du groupe. Cette précieuse-là gouverne toutes les autres. Aucune parole ne peut être prononcée sans son accord. Toute opposition, même simplement suggérée, est immédiatement sanctionnée. La mise à l’écart de l’insolente est la sentence la plus courante. Elle peut durer de quelques heures à quelques jours. La précieuse ainsi condamnée n’a de cesse de réintégrer le groupe, craignant de perdre son éclat en restant loin des autres.

Dans le collège où j’exerçais cette année-là, un groupe de précieuses de 4ème était particulièrement visible dans la cour. La précieuse centrale, Cristal, affichait un rayonnement éblouissant, presque aveuglant pour nous les adultes (les adolescents semblent être équipés d’un filtre leur permettant de supporter cette intensité). Impossible pour nous de distinguer d’autres points lumineux dans la cour.

Mi-octobre, Perle était arrivée dans la classe de nos précieuses de 4ème, suite à un déménagement (les parents sont parfois d’affreux tortionnaires). Habituée aux groupes de précieuses, elle s’était immédiatement rapprochée de Cristal et ses satellites, espérant rapidement être admise dans leur ronde. C’était extrêmement important pour elle puisque cela lui garantissait sécurité et confort. Il n’existe rien de plus effrayant pour un.e collégien.ne que de déambuler seul.e dans la cour, ou de déjeuner seul.e au réfectoire. Au mieux vous devenez un fantôme, et plus personne ne vous adresse le moindre regard, au pire, certains vous identifie comme une cible facile, et viennent régulièrement vous accorder une attention bien malveillante. Perle avait donc fait de son mieux pour être adoubée par Cristal. Après quelques jours de mise à l’épreuve, elle avait gagné l’amitié des courtisanes de Cristal, un peu trop au goût de cette dernière qui, craignant de perdre son aura, avait décrété un jeudi matin que Perle ne méritait pas sa place au sein de sa galaxie.

Pendant des semaines, Perle avait essayé plusieurs stratégies pour se faire accepter, sans succès. Au bout d’un moment, elle avait renoncé, et commencé sa vie de « nouvelle qui ne s’intègre pas ». C’était très dur, il faut savoir que les décisions de la reine des précieuses ont le pouvoir d’influencer le comportement de tous les autres cailloux d’une classe. Personne ne s’approchait donc de Perle. Parfois, les adultes intervenaient pour « aider » Perle à s’intégrer, mais cela l’isolait encore plus. Ambre, que cette situation attristait un peu, avait un jour proposé qu’on laisse Perle s’installer exceptionnellement à leur table de précieuses, une seule fois.

L’air s’était figé, chaque précieuse avait retenu son souffle, attendant la réponse de Cristal, qui ne s’était pas faite attendre :

  • Bah vas-y toi, vas faire ton assistante sociale pour les sans-amis ! 

 Puis elle l’avait plantée là, au milieu du réfectoire, suivie par toutes les autres précieuses.

Ambre était passée directement à la plonge, vidant son plateau sans y avoir touché. Elle avait osé contredire Cristal, et évaluait sa condamnation à 4 jours de mise à l’écart, c’était inconfortable, mais cela ne durerait pas. Elle ne s’était pas rapprochée de Perle car elle aurait alors pris le risque d’être exclue pour toujours. Elle avait préféré attendre patiemment. Le matin du 5ème jour, elle avait rejoint les précieuses, et tendu la joue à Ruby pour la saluer. Cette dernière avait détourné la tête, et Cristal, qui n’avait rien manqué de la scène, avait dit à Ambre :

  • Il y a des sans-amis qui attendent ton aide là-bas Ambre, tu devrais aller les voir, nous ça va, on n’a pas besoin d’assistante sociale.

Ambre ne comprenait pas, elle avait pourtant respecté le protocole, accepté la punition… Elle s’était éloignée en se disant que c’était sans doute trop tôt, qu’elle retenterait sa chance le lendemain. Malheureusement, le scénario s’était répété le lendemain, et les jours suivants. Elle avait cherché des explications, fait des promesses, supplié, mais Cristal était catégorique :

  • On n’a pas besoin de toi ici… Tu fais pitié comme tes sans-amis… Va chercher du boulot au secours populaire et laisse-nous tranquilles… 

À mesure qu’Ambre courbait l’échine pour redevenir une précieuse, le pouvoir de Cristal sur le groupe se renforçait. Aucune des précieuses n’oserait plus jamais remettre en question ses décisions.

Un jour, Perle s’était assise à côté d’Ambre :

  • Je suis vraiment désolée, à cause de moi les filles ne veulent plus de toi…
  • Mon nouveau surnom c’est mère Teresa… La semaine dernière c’était sœur Emmanuelle…
  • C’est vraiment nul. 
  • Moi j’ai fait quelque chose pour que tout ça arrive, toi tu n’avais rien fait.
  • Et si tu faisais exactement ce qu’elle te reproche ?
  • Quoi ? Aider les sans-amis ? Je vois pas trop comment faire, ce serait bizarre… Et j’ai pas envie de me taper l’affiche encore plus.
  • C’est clair… Dans mon ancien collège, on avait monté un projet de solidarité, on pourrait faire ça ici tu crois ?
  • Genre une collecte ?
  • Yep ! C’est bientôt Noël en plus
  • Chanmé ! On va en parler à la CPE ?
  • OK…

Deux semaines plus tard, Ambre et Perle avaient rassemblé plusieurs élèves autour d’un projet de collecte de jouets en partenariat avec une association. C’était un vrai succès. Il faut savoir que les précieuses apprécient particulièrement tout ce qui peut les mettre en valeur, elles aiment être sous le feu des projecteurs. Cristal avait donc envoyé une de ses admiratrices auprès d’Ambre et de Perle :

  • C’est trop bien ce que vous faites, on peut venir vous aider ?

Ambre avait jeté un coup d’œil à Perle :

  • Merci Jade, c’est plus fort que moi tu sais, c’est mon côté mère Teresa… D’ailleurs tu pourras remercier Cristal de ma part ? Grâce à elle j’ai pris conscience de mon penchant humanitaire.
  • Ouais, cool ! Mais du coup, on peut participer ?
  • Franchement, tu sais, c’est dur de s’occuper des autres, et vachement fatiguant, je ne voudrais pas infliger un truc comme ça à Cristal, en plus c’est un peu salissant aussi, ça serait trop la honte pour elle. Mais merci d’avoir proposé ! Bisous, Bisous !

La courtisane était repartie bredouille auprès de sa reine, qui avait sévèrement sanctionné son échec. L’intensité du rayonnement de Cristal avait commencé à diminuer légèrement. Désormais, dans ce collège, les adultes peuvent voir d’autres sources lumineuses éclairer la cour un peu partout…  

Respect my authority !

Lorsqu’on intègre un nouvel établissement, qui plus est lorsqu’on l’intègre en tant que CPE, il y a dans la tête de chaque collègue cette question considérée comme cruciale au sein de l’Éducation Nationale : « va-t-il.elle se faire respecter par les élèves ? ». La question de l’autorité est à la fois obsessionnelle et tabou. Autant vous dire que quand ils m’ont vue débarquer en 2002, fraîchement diplômée, 25 ans, 1m62, bouille ronde souriante, ils se sont dit : « aïe, on est dans le pétrin ! ».

Lorsqu’on intègre un nouvel établissement, surtout en début de carrière, les conseils sont nombreux : Sois très sévère au début, et relâche le cadre ensuite. Ne souris pas, ne sois pas trop sympa. Ils vont te tester, méfie-toi ! Ne lâche jamais, tu dois toujours avoir le dernier mot. On n’est pas là pour les aimer, ne montre pas ce que tu ressens…

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre que le plus important pour se faire respecter par une meute d’adolescents, c’est la congruence. Pendant longtemps mes émotions et mes actions n’étaient pas alignées, parce que je voulais correspondre à un modèle attendu de CPE. C’était très souffrant, au point de me dire que je n’étais pas à ma place. Cette lutte intérieure digne des plus violents combats de vikings m’épuisait, et j’avais l’impression d’être constamment en échec. Le modèle de CPE auquel je pensais devoir correspondre ne me convenait pas, mais je ne réussissais pas à assumer mes propres positions. Alors je réprimandais des collégiennes sur leurs tenues jugées trop peu couvrantes en me demandant pourquoi je le faisais, je mettais des retenues que je pensais inutiles, je râlais sur des élèves dès le matin pour les empêcher de prendre 5 minutes avec les copains avant d’entrer au collège alors qu’ils ne dérangeaient personne et étaient à l’heure en classe…

Et puis il y a eu cette fois où ma fille, devenue adolescente et féministe revendiquée, m’a questionnée sur mes réprimandes aux jeunes filles en crop top. Intransigeante dans ses arguments, elle m’a permis de me rendre compte que je détestais faire cela. Alors pourquoi le faire ? J’ai donc décidé que je ne jouerai plus ce rôle, libre à chaque adulte de l’établissement que ces tenues choqueraient de faire eux-mêmes la réprimande. J’ai bien vu l’incompréhension dans le regard de la surveillante qui venait me signaler la tenue d’une collégienne, j’ai lu sa désapprobation, mais j’ai aussi ressenti un profond soulagement, mes idées s’alignaient enfin avec mes paroles. A compter de ce moment-là, je n’en ai fait qu’à ma tête, j’ai pleuré avec une élève dans mon bureau parce que son histoire me touchait, j’ai dansé avec des élèves dans la cour, et j’en ai même serré dans mes bras. Désormais, quand je réprimande, je le fais parce que je l’ai décidé, et pas parce qu’on l’attend de moi.  

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre que le contrôle absolu de moi-même et des autres me conduisait à une telle rigidité que je risquais de me briser.  La question de l’autorité en établissement scolaire génère une dose incroyable de crispation. L’autorité, c’est un peu comme un trousseau de clefs qu’on nous donnerait avec le concours. Toutes les clefs se ressemblent, elles sont grises. Elles sont censées nous permettre d’ouvrir les bonnes portes en cas de difficultés avec les élèves. Plusieurs d’entre nous ont une peur dévorante de les perdre, alors ils gardent la main crispée sur ce trousseau, ce qui n’est pas très pratique, et plutôt fatiguant. Bien entendu, les élèves cherchent continuellement à nous voler quelques clefs, voire le trousseau entier… Je n’aimais pas ces clefs, moi j’en avais d’autres, de formes et de couleurs variées. Je m’efforçais de les cacher en présence de mes collègues, je les sortais uniquement quand j’étais avec un élève dans mon bureau. J’étais frustrée qu’on m’oblige à utiliser les clefs grises, je nourrissais la prophétie auto-réalisatrice de leur inefficacité, donc elles ne fonctionnaient jamais, bien entendu.  Je jugeais ceux qui n’utilisaient que les clefs grises, et j’étais en colère qu’on me juge pour avoir utilisé les miennes.

Et puis il y a eu cette fois où les collégiens m’ont poussée à sortir mes clefs multicolores devant toute la communauté scolaire. Dans ce collège, en fin d’année, les élèves avaient envie de relâcher la pression. Ils voulaient se déguiser, faire la fête dans la cour, avoir quelques jours de congés révisions avant le brevet. A tout ce qu’ils demandaient, les adultes répondaient non. Les surveillants m’avaient expliqué que les élèves, mécontents à cause de ces refus systématiques, menaçaient de « faire des sit-in dans la cour » à chaque récréation, et qu’il fallait les en empêcher. Un jour, l’impensable est arrivé. À 10H10, la sonnerie a retenti, marquant la fin de la récréation, les élèves se sont regroupés dans un coin de la cour (en face de la salle des profs) et comme une vague sur l’océan, ils se sont tous assis. Tous les regards se sont tournés vers moi, je me suis sentie minuscule. Que devais-je faire ? Hurler sur la foule ? Les prendre un par un pour les conduire dans leur salle ? N’ayant dans mes tiroirs aucune grenade de désencerclement, je me suis avancée vers les 680 ados assis qui commençaient à me huer, je me suis arrêtée à quelques mètres d’eux, et je me suis assise face à eux. Quelques sifflements se sont transformés en rires et en applaudissements. Ce jour-là, j’ai échoué le test de la bonne CPE auprès de plusieurs collègues, et j’en ai surpris d’autres. Les élèves ne sont pas retournés en cours de la matinée, mais nous avons commencé à construire des projets pour l’année suivante.

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre qu’en allant réprimander une classe qui refusait d’obéir à un collègue (souvent à la demande de ce dernier), j’aggravais une relation déjà bien abîmée, en renforçant des comportements négatifs. Je l’ai fait, plusieurs fois, et à chaque fois, le bénéfice de mon intervention ne durait que quelques minutes. À chaque fois j’avais déforcé mon collègue en envoyant ce message aux élèves : « vous avez tellement raison de vous en prendre à ce professeur, regardez, il n’est pas capable de vous gérer, il faut que je vienne faire autorité à sa place ». Certains collègues pensaient que je n’étais pas assez convaincante, que je ne faisais pas suffisamment peur aux élèves, que je n’étais pas solidaire. Je cachais ma conviction absolue que pour aider efficacement un collègue, je devais agir dans les coulisses, me transformer en souffleuse dans la scène qui se jouait entre l’adulte et le groupe d’adolescents.

Et puis il y a eu cette fois où une surveillante est venue me chercher pour me dire que notre terreur du moment, Elio, avait abusé de toute la patience dont pouvait faire preuve M Marnaud, professeur de mathématiques, que ce dernier avait donc décidé de l’exclure de classe, mais qu’Elio refusait de quitter la salle, empêchant le cours de se dérouler. Il était comme ça Elio, sa devise aurait pu être « je ferai systématiquement l’opposé de ce que l’adulte dira ». Lorsqu’un enseignant lui signifiait qu’il résisterait et le garderait en classe coûte que coûte, Elio mettait en place des stratégies de sabotage si puissantes que le professeur finissait par craquer. Elio partait, la mine victorieuse. Ce jour-là, mon collègue, qui voulait vraiment avancer sur le théorème de Pythagore, n’avait pas résisté très longtemps et avait donc pris la décision d’exclure Elio au bout de 15mn de pitreries. Devant le refus d’obéir d’Elio, M Marnaud avait envoyé chercher une surveillante, qui n’avait pas eu plus de succès. Une deuxième surveillante était intervenue, mais Elio refusait toujours de bouger. Même ses camarades de classe lui demandaient de partir, ce qui augmentait son désir de rester. Lorsque je me suis présentée à la porte de la salle 106, Elio a souri en se demandant ce que j’allais bien pouvoir faire de plus. J’ai souri à mon tour en m’adressant à lui assez fort pour que tous les élèves entendent : « bah alors chouchou, tu voulais que je vienne faire des maths avec toi ? D’accord pas de souci, j’ai bien besoin de réviser Pythagore en plus ! ». Je suis allée m’asseoir à côté d’Elio en invitant M Marnaud à poursuivre son cours. Interloqué, chouchou a hésité un moment sur l’attitude à adopter, puis s’est levé, a pris ses affaires, et est sorti en râlant « collège de merde ». Je suis toujours nulle en Pythagore…

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