Mis en avant

Magissons contre les violences scolaires !

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Réjouissez-vous, Mesdames et Messieurs, je vais vous révéler la magie de Palo Alto pour aider les élèves en souffrance à l’école…

Tout d’abord, pour intégrer la méthode Palo Alto dans sa pratique en établissement scolaire, il faut utiliser le sortilège du « rigorum précisia ». Il existe en effet une méthodologie précise, une grille stratégique, qui repose sur des principes épistémologiques solides. Les exemples ne sont là que pour illustrer la théorie, et nous permettre de comprendre comment elle peut se conjuguer au sein de l’institution. Chaque individu est unique, sa vision du monde lui est propre, tout comme les émotions qu’il ressent, et ce qu’il a essayé de faire pour résoudre son problème. Il est indispensable d’être rigoureux dans l’utilisation de cette grille stratégique et dans le questionnement de l’élève qui souffre.

Pour lutter contre les violences scolaires en utilisant la méthode de Palo Alto, il faut savoir également pratiquer le sort de « confiancia ségura ». Les solutions proposées aux élèves en souffrance visent à les responsabiliser, les rendre autonomes dans la gestion de leurs relations avec les autres. Ce qui fait souvent peur aux parents. Il est donc nécessaire de gagner leur confiance, principalement en étant honnête avec eux à propos de la réalité d’un établissement scolaire. Si la peur est une émotion qui nous protège au quotidien, elle peut devenir envahissante si nous cherchons à l’éviter. C’est ce que nous faisons lorsque nous tentons de convaincre des parents inquiets que tout est absolument sous contrôle dans nos établissements. Nous leur mentons, et nous augmentons leur peur. Et si un jour, leur enfant est effectivement malmené par d’autres, la peur se transforme en panique, émotion extrême qui pousse souvent à commettre des erreurs (comme aller dire « ses quatre vérités » au coupable…). Les parents nous accordent leur confiance quand leurs émotions sont entendues et qu’ils perçoivent notre engagement.

Dans tous les établissements, et depuis toujours, nous demandons aux élèves de se confier aux adultes lorsqu’ils font face à des difficultés relationnelles. Et dans tous les établissements, depuis toujours, nous constatons qu’ils ne le font généralement pas. Nous découvrons alors, horrifiés, le calvaire vécu par certains dans le plus grand silence. Le problème c’est qu’en parlant aux adultes, ils prennent le risque que ces derniers, avec les meilleures intentions du monde, interviennent auprès des élèves mis en cause. Parfois, cela peut apaiser les choses, mais malheureusement, la plupart du temps, cela les aggrave. Les élèves le savent, et donc se taisent. Afin de gagner la confiance des élèves pour qu’ils se fient aux adultes, il est primordial de leur dire ceci : « Tu peux me parler sans crainte, je ne ferai rien sans ton accord. Si tu décides de me parler, nous déciderons ensuite, ensemble, de la meilleure façon de t’aider à régler ce problème, parce que tu sais mieux que moi ce qui est bon pour toi. »

Palo Alto nécessite en général, et c’est particulièrement valable dans le cadre d’un établissement scolaire, de consommer une bonne dose de la potion « humouris riro ». En effet, si l’on veut apaiser la souffrance, il est indispensable d’injecter de la souplesse, de la dérision et de l’auto-dérision dans les rouages de la relation. À tout moment, « l’autre en face de nous » peut s’emparer d’un de nos points de vulnérabilité pour nous déstabiliser. Et plus nous montrons que nous sommes touchés, plus « l’autre en face de nous » cherche à nous déstabiliser. C’est en jouant avec nos points de vulnérabilité et aussi ceux de « l’autre en face de nous » que nous pouvons stopper le cercle vicieux et rétablir l’équilibre de la relation. Utiliser Palo Alto en établissement scolaire, c’est aider les élèves à fabriquer cette potion. Potion qu’ils pourront ensuite réutiliser à leur guise dans d’autres contextes, et ce, toute leur vie. Il est triste de constater que certains adultes n’ont jamais appris à fabriquer cette potion pourtant très utile… Il n’est jamais trop tard…

Pour finir, et c’est sans aucun doute le point le plus important, l’utilisation en établissement de la méthode de Palo Alto comme outil de gestion des souffrances relationnelles des élèves doit reposer sur le rituel du « formatio obligato ».  Car si les exemples, entendus ou lus, donnent l’impression d’une recette facile à reproduire avec ses ingrédients maison, il n’en est rien. La méthode peut vraiment s’appliquer à tous types de violences (verbales, physiques, dans la cour, sur les réseaux sociaux…) mais il est risqué de se précipiter en pensant avoir compris le principe. On prend des risques à envoyer un élève affronter celui qui a si bien réussi jusqu’à présent à le déstabiliser, sans avoir décortiquée la situation, ses émotions, ses tentatives pour résoudre son problème, et s’il n’a pas pu s’entraîner. L’équilibre de la relation ne pourra être rétabli, et il est même possible que son adversaire soit renforcé et qu’on perde alors la confiance de l’élève qui s’est confié.

La Jupe

Lundi, 7h45.

Isalé a 14 ans. Ce matin-là, comme tous les autres, elle part de la maison à pied pour aller prendre le bus numéro 37 en direction du collège. Elle marche en scrollant les stories Insta. Si sa mère était là, elle lui dirait :

  • Arrête ça, tu vas te prendre un lampadaire !

Mais elle n’est pas là… En plus, elle se trompe, la preuve, Isalé a bien remarqué le vieux monsieur aux cheveux blancs là-bas, il est bizarre. Un coup il est en haut de la rue, un coup en bas, puis encore en haut, on dirait qu’il la suit. « Meuf, arrête de t’inventer une vie ! Il est juste perdu » se dit-elle, et elle poursuit son chemin.

Isalé voit le bus arriver, elle cherche vite fait le vieux monsieur, mais ne le voit pas. Elle se dit qu’il a trouvé son chemin. Le bus s’arrête devant elle, son pied est juste sur la première marche quand elle sent une main sur ses fesses. Pas comme quand quelqu’un vous frôle sans faire exprès, plutôt comme si on voulait lui prendre la fesse, avec tout le plat de la main. Elle se retourne et voit le vieux monsieur continuer son chemin, comme si de rien n’était, mais elle sait. Il a posé ses doigts sur son corps, sans son consentement.

Elle entend le chauffeur lui parler, on dirait qu’il est à l’autre bout du bus alors qu’il est juste là, devant :

  • Ça va mademoiselle ? 
  • Oui…

Elle valide sa carte, et trouve un siège. Elle a la chair de poule, elle aurait peut-être du mettre un jean, il fait froid ce matin. Il y a cette odeur qui lui donne un peu la nausée, elle renifle ses vêtements et ses mains. D’où vient ce parfum ? Elle le sent jusque dans sa gorge, et réalise d’un coup que c’est celui du vieux monsieur. Son cœur se met à battre à 100 à l’heure, elle regarde partout autour d’elle pour vérifier qu’il n’est pas là, et non, il n’est pas monté.  Elle cale son dos contre le dossier et comprend que l’odeur n’est plus dans son nez, mais dans sa tête. Le bus roule, et Isalé replonge dans les stories Insta.

Elle sursaute quand Claire frappe sur la vitre du bus :

  • Tu ne descends pas aujourd’hui ? Tu sèches ?
  • [Déjà arrivée ?]
  • Salut, ça va ? T’es toute blanche ! 
  • Oui, oui, ça va, c’est mon p’tit dèj’ qui passe pas… 
  • T’as vu Lucas aujourd’hui ? Il est trop frais !
  • Carrément…

Lundi, 18h00.

  • Salut ma beauté, t’es déjà douchée ? T’as passé une bonne journée ?
  • Yep, j’ai eu 15 en anglais !
  • Bravo ! T’es trop forte ! T’as ressorti ton pyjama licorne ? On est en mai, tu vas crever de chaud.
  • Il est trop doux… C’est un câlin ce pyjama, j’l’aime trop !

Mardi, 7h00.

Isalé regarde sa penderie. Là-dedans, on trouve de tout, du jean troué ou pas, du baggy extra large, du sweat XL, du crop top pailleté, de la jupe évasée ou droite, longue ou courte, elle a même un magnifique tailleur pantalon chiné dans une friperie.

Elle fixe LA jupe, hier matin elle avait opté pour un look « uniforme d’étudiante anglaise », jupe plissée courte, chemise blanche et veste, avec ses incontournables Docs. Elle touche les plis de sa jupe, et une décharge électrique repousse ses doigts. Ce matin ce sera jean et pull Mickey.

Mardi de la semaine suivante, 22h00.

Elle adore cette jupe patineuse bleu ciel. Avec un tee-shirt blanc XL, et ses Converses, elle sera trop stylée. Elle dépose la tenue choisie sur son bureau, en se disant qu’elle n’aura pas le choix demain matin, pas question de se dégonfler !

Mercredi, 7h00.

Isalé file dans la douche, attache ses cheveux en queue de cheval et enfile la tenue qui l’attend sur son bureau. Elle se regarde en souriant dans le miroir et part prendre son petit déjeuner.

  • Salut M’man !
  • Salut ma chérie ! Elle te va bien cette jupe, j’ai l’impression que tes jambes sont immenses ! Tu ne veux pas arrêter de grandir ? Reste encore un peu mon bébé steuplé !
  • Tu peux me préparer mon p’tit dèj’ si tu veux, histoire que je reste ton bébé et tout…
  • Pas le temps, mais bien tenté ! Je prends mon après-midi, on va manger au resto toutes les deux à midi ?
  • Carrément, tu viens me chercher au collège ?
  • Ok, bonne matinée ! Je t’aime !

Sa mère quitte l’appartement. Isalé se retrouve seule face à son bol de céréales. Elle sent une boule gonfler dans son ventre et ne réussit pas à terminer son petit déjeuner. Elle sait ce qui se passe, et ça la met en rogne. Deux minutes avant de partir, juste devant la porte, elle fait demi-tour, jette la jupe sur son lit avec rage, et enfile un pantalon de survêtement. Elle est furieuse contre elle-même, elle voudrait tout gommer, mais elle sent encore cette odeur écœurante et ce contact sur ses fesses.

Mercredi, 13h00.

  • Je crois que je vais prendre un carpaccio avec des frites, et toi, tu veux quoi poulette ?
  • Ça va chérie ?
  • Maman, ça t’est déjà arrivé de te faire toucher les fesses dans la rue ?
  • Non, jamais. Je ne sais pas comment je réagirais si ça arrivait.
  • Isalé ? Pourquoi tu me poses cette question ?
  • Isalé, tu me fais peur là, on dirait que tu vas pleurer, il s’est passé quelque chose ?

Isalé se sent toute molle et elle tremble en racontant à sa mère le vieux monsieur aux cheveux blancs pas si perdu que ça, la main sur ses fesses, le parfum, sa colère…

Sa mère lui explique que c’est grave, et qu’elles devraient aller signaler les faits à la police. Elles habitent une petite commune, lorsqu’elles se présentent au commissariat, les policiers leur conseillent de déposer une main courante. Ils prennent les choses très au sérieux puisqu’ils ont déjà 4 signalements de ce type, avec la même description des faits et de la personne. Le vieux monsieur est arrêté une semaine plus tard. Les faits sont qualifiés d’agressions sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans. Il faudra transformer la main courante en plainte, les gendarmes qui entendent Isalé sont bienveillants. L’affaire est entre les mains de la justice, le coupable sera jugé et sanctionné. Et pourtant…

Un mois plus tard.

  • Mamaaaaaaan !!!!
  • Isalééééééééé !!!!
  • J’suis au bout de ma vie m’man, je ne comprends pas ce que j’ai depuis ce truc qui m’est arrivé. Tu me connais, depuis que j’ai 5 ans je milite contre les stéréotypes de genre.
  • 5 ans, t’exagères peut-être un tout petit peu mon cœur… Mais, en effet, je sais que ces sujets sont importants pour toi.
  • Mais tellement ! Moi je rêve d’un monde où plus personne ne sera jugé sur son look, où les garçons pourront mettre des jupes et du maquillage, et les filles des shorts avec poils apparents, tu vois ?
  • Je vois à peu près…
  • Et surtout, je voudrais que les gens puissent choisir librement, genre pas de case ! Ce que j’aimais avant ce truc qui m’est arrivé, c’est qu’un jour j’étais hyper glam et le lendemain totalement trash. Je ne veux pas qu’on m’impose ou qu’on m’empêche de porter une fringue sous prétexte que je suis une fille.
  • Et tu as raison, je suis très fière que tu oses faire ce que je n’aurais jamais osé à ton âge !
  • Ben alors POURQUOI quand ce truc m’est arrivé, je ne me suis pas retournée pour mettre la misère au vieux pervers ? POURQUOI mon premier réflexe, quand je me suis assise dans le bus, ça a été de tirer sur ma jupe ? POURQUOI depuis, j’arrive plus à prendre le bus en jupe, je suis débile ou quoi ?
  • Je suis vraiment désolée que tu te sentes si mal ma bichette. Et il se passe quoi quand tu veux mettre une jupe depuis ce truc qui t’es arrivé ?
  • Alors le soir, je sors ma tenue et tout, je prépare pour me conditionner et je me répète « demain c’est jupe, point à la ligne ! ». Sauf que le lendemain, quand je dois partir, je bloque, impossible de passer la porte tant que je ne me suis pas changée. Ça m’éneeeerve !
  • Tu sais que « ce truc qui t’est arrivé » n’est pas anodin ma chérie.
  • Oui bon, on ne va pas non plus en faire un fromage, j’ai porté plainte, il s’est fait coincer, c’est réglé en vrai…
  • Judiciairement oui et tu as été super courageuse, parce qu’ils t’ont demandé de répéter l’histoire plein de fois, j’imagine que ça n’a pas été facile…
  • Surtout qu’à chaque fois, je me revoyais en quiche anesthésiée, incapable de réagir, comme si j’avais fait quelque chose de mal. C’est ouf ce truc !
  • Voilà comment, moi, je vois les choses, mais t’es pas obligée de les voir pareil… Pendant des décennies, on a mis dans le crâne de toutes les femmes que la manière dont elles s’habillaient conditionnait le comportement des hommes. Une fille en jupe courte ou avec un décolleté plongeant, c’était forcément une fille qu’on pouvait interpeler, toucher ou agresser. La société a évolué sur ce sujet et continue de le faire. C’est une bonne chose mais on dirait que tout au fond de nous toutes, cette vérité toute moisie est toujours là, tapie dans l’ombre, prête à bondir. C’est peut-être elle qui t’a paralysée quand le vieux pervers t’a agressée, elle qui t’a fait tirer sur ta jupe, elle qui t’a imposé son odeur jusqu’à l’écœurement. Donc, ne sois pas trop dur avec la Isalé de ce matin-là, celle qui s’est retrouvée tétanisée. Essaie plutôt d’aller t’asseoir dans le bus à côté d’elle. Tu pourrais lui prendre la main et lui dire que sa non-réaction est bien logique puisque le vieux pervers a profité de l’effet de surprise, et que c’est horrible de se faire agresser comme ça.
  • J’vais pleurer c’est sûr.
  • Ben pleure ma bichette, parce que t’as toutes les raisons d’être triste et en colère. Et pour les jupes, peut-être qu’avant tu savais qu’il y avait des tarés vicieux dans le monde parce qu’on en avait parlé, mais c’était un peu abstrait. Et puis un des tarés vicieux s’en est pris à toi pour de vrai, alors maintenant, tu as sans doute peur d’en croiser un autre. Ça fait vraiment saigner mon cœur de maman de te dire ça, mais tu as raison, il y en a d’autres qui sont prêts à sévir sur la première jupe qui passe (ou sur le premier pantalon qui passe d’ailleurs…)
  • Du coup, ce sont les pervers qui gagnent…
  • Pas forcément, surtout si tu te laisses du temps, et si tu arrêtes de te forcer. J’ai l’impression que quand tu te forces à porter une jupe et que tu n’y arrives pas, c’est comme si tu versais une autre casserole d’eau bouillante sur ta brûlure déjà à vif. Ça ferait moins mal si tu mettais un peu de crème apaisante et cicatrisante en acceptant que, pour le moment, les pantalons, c’est plus confortable…
  • Maman ?
  • Hum ?
  • Tu devrais ouvrir ton cabinet de thérapeute…
  • Peut-être… Mais je crois que mes petits collégiens me manqueraient trop…

Les Débilos

Nous sommes en novembre. Niels est en 3ème.

La première fois que je l’ai rencontré, il était en 6ème. Jade l’avait bousculé en lui disant « dégage le nain ». Niels avait répondu qu’elle n’avait pas le droit de lui parler comme ça et qu’il allait le dire au Professeur Principal. Ce dernier avait fait venir Jade à la fin du cours pour lui demander de s’excuser, elle s’était exécutée du bout des lèvres. Les jours suivants elle avait fait la grimace à Niels à chaque fois qu’il croisait son regard. Niels s’en était plaint à ses parents qui avaient sollicité mon intervention. Une semaine après, Niels m’avait dit que Jade ne l’embêtait plus.

En 5ème, Florian et Noah s’était mis à lui frotter le dessus du crâne à chaque fois qu’ils passaient près de lui en lui disant « salut mon pote », alors qu’ils n’étaient pas potes du tout ! Niels avait prévenu qu’il le dirait à un surveillant s’ils n’arrêtaient pas. Ils avaient continué. Le surveillant avait expliqué à Florian et Noah que ce n’était pas drôle et que Niels en avait assez. Les garçons avaient répondu : « ça va, c’est juste pour rire ! ». Florian et Noah avait cessé de frotter le dessus du crâne de Niels, mais s’étaient amusés à le faire sursauter en se cachant dans les couloirs et en criant « BOU ! » quand il arrivait. Niels était revenu parler au surveillant. Le surveillant avait mis une observation dans le carnet de Florian et Noah : « importune régulièrement un autre élève ». Ils avaient râlé en disant que c’était pour rire, mais s’étaient arrêtés.

Chaque année, le scénario des malheurs de Niels était le même :

  1. Un pénible (pas toujours le même) venait importuner Niels.
  2. Niels disait « arrête » et demandait à un adulte d’intervenir pour stopper le pénible.
  3. L’adulte agissait (médiation, réprimande, punition), le pénible était neutralisé. Le problème du moment était réglé, et puis un autre pénible arrivait…
  • Les surveillants m’ont dit que tu voulais me voir Niels, que se passe-t-il ?
  • Toujours pareil, j’en ai marre, mes parents m’ont dit que si vous ne faisiez rien, ils iraient porter plainte.
  • Sacha a recommencé à t’insulter ? (Le dernier pénible s’appelait Sacha, il avait traité Niels de Cassos pendant plusieurs jours)
  • Non, lui, il a arrêté, c’est enfin monté jusqu’à son cerveau ! Maintenant, c’est Erwan et Hakim. Leur nouveau jeu, c’est de m’empêcher de sortir des toilettes.
  • Franchement débile comme jeu, c’était quand la dernière fois ?
  • Bah hier pendant la demi-pension. Quand j’ai essayé de sortir des toilettes, ils ont bloqué la porte.
  • Tu te rappelles quand ils ont commencé ?
  • Je ne sais pas, on va dire avant les vacances.
  • Ok, ça fait donc à peu près un mois que ça dure. Tu as été vachement courageux de supporter ça si longtemps !
  • C’est surtout que je sais que venir ici, ça ne sert pas à grand chose, mais là, je suis saoulé !
  • Je suis vraiment désolée de ne pas réussir à mieux t’aider. Est-ce que tu peux me raconter ce que tu as essayé de faire, toi, pour qu’ils arrêtent ce jeu stupide ?
  • La première fois qu’ils m’ont bloqué, j’ai escaladé, et je suis sorti par l’autre toilette. J’ai couru pour m’échapper.
  • Super malin ! Et du coup, ils ont fait quoi, eux ?
  • Ils ont rigolé comme des abrutis. La fois d’après, ils ont aussi bloqué les toilettes d’à côté. J’ai poussé à fond sur la porte, mais ils sont plus forts, alors maintenant j’attends qu’ils partent.
  • Ils sont vraiment lourdingues !
  • Trop !
  • Est-ce que tu as un peu réfléchi à ce qu’on pourrait faire pour régler ce problème ?
  • Ça, c’est à vous de le dire. Moi je ne peux rien faire.
  • Ah tu crois ? En même temps, je comprends que tu te sentes impuissant, en plus ils sont deux contre un. Je veux vraiment t’aider et j’aimerais bien trouver une solution plus durable. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais ce serait chouette si on réussissait à faire en sorte qu’aucun autre Débilos ne prenne le relais cette fois.
  • Il faudrait qu’ils soient moins bêtes !
  • Le problème Niels, c’est que des imbéciles mal intentionnés, tu en croiseras toujours, au lycée, et peut-être même après…
  • Super ! C’est vachement réconfortant !
  • Rassure-toi, sur ta route, il y aura aussi plein de gens formidables ! Mais je te mentirais si je te disais qu’après le collège, tu ne rencontreras plus jamais de crétins… Tu pourras peut-être encore trouver des personnes pour les contraindre à se comporter différemment. Mais j’ai l’impression qu’à chaque fois qu’un autre intervient dans la relation que tu as avec les imbéciles, ceux qui regardent se disent que tu es une cible idéale. D’ailleurs, je me demande ce que les imbéciles feraient si tu ne trouvais personne pour s’interposer…
  • Ben ça serait pire !
  • Pire comment ?
  • Ils n’auraient plus de limite !
  • Horrible…
  • C’est pour ça que vous devez faire quelque chose !
  • Tu aimes lire ?
  • Des BD ouais, mais je ne vois pas le rapport…
  • Je voudrais te prêter un livre qui pourrait peut-être t’intéresser. C’est un peu comme une BD. Ça raconte des histoires d’élèves qui ont à peu près les mêmes problèmes que toi, avec des adultes pas supers efficaces pour trouver des solutions…
  • Ben du coup, ils font comment ?
  • Ils apprennent à gérer les imbéciles, c’est comme s’ils développaient un nouveau super pouvoir pour les repousser. Ils sont supers courageux parce que ce n’est pas facile. Je te laisse découvrir et je te propose de revenir la semaine prochaine.
  • Et pour Erwan et Hakim ?
  • Tu ne veux pas attendre d’avoir lu le livre pour qu’on décide ensuite comment régler le problème ?
  • Ah non, sinon mon père va se mettre en colère, il va les attraper à la sortie !
  • D’accord, je ferai de mon mieux pour ne pas aggraver la situation en intervenant. Tu préfères que je les rencontre sans toi ou avec toi ?
  • Je préfère ne pas être là.
  • Tu viendras quand même me donner des nouvelles la semaine prochaine en me rendant le livre ?
  • Ok.

Niels est revenu la semaine suivante. Erwan et Hakim avaient arrêté de lui bloquer la porte des toilettes. Il a posé le livre sur mon bureau.

  • Alors ? tu l’as trouvé comment ce livre ?
  • Je me suis arrêté à la page 15
  • Ah bon ? Qu’est ce qui s’est passé ?
  • C’est nul votre truc, en gros il faut qu’on se débrouille tout seul, les adultes ne font rien.
  • C’est dommage que tu ne sois pas allé plus loin… Moi j’ai plutôt compris que les adultes étaient là, à côté, pour aider les élèves à trouver des solutions à leurs problèmes et à les appliquer eux-mêmes.
  • Ben moi je n’y crois pas au truc de la répartie boomerang. C’est aux adultes de faire la loi…
  • D’accord Niels. Ecoute, le livre est ici, sur mon étagère, et moi je suis là, dans mon bureau, alors si tu changes d’avis un jour, et que tu décides d’apprendre à gérer les imbéciles, tu pourras compter sur moi… Enfin, jusqu’à la fin de l’année puisqu’après, toi, tu iras au lycée. Moi, je suis condamnée à redoubler mon collège…
  • Toute une vie au collège ! Trop naze !
  • Trop !
  • Bonne journée Madame, et merci pour Erwan et Hakim.
  • De rien.

Je ne suis pas Don Quichotte

Souvent, je me parle à moi-même.

Oui, je sais, c’est bizarre…

En réalité, je cause à mes émotions et encore plus souvent à mes pensées.

En ce moment, la colère gronde au fond de ma gorge. Elle me brûle la rétine, et bloque mes mâchoires. Avant je pensais que c’était elle qui enfermait les mots au fond de ma poitrine et qui m’empêchait de dire à quel point je trouvais cette situation injuste, ou ces propos blessants. En réalité, c’est justement parce que je bloque les mots moi-même que la colère devient incontrôlable. Chez moi, elle n’extériorise pas, il n’y a pas de crise, pas de hurlements, ni d’objets cassés, elle me bouffe de l’intérieur pour me forcer à l’écouter. Et plus elle me fait mal, moins je l’écoute, la douleur devient si forte que je finis par me recroqueviller et par laisser les larmes m’étouffer. Enfin, les choses se passaient souvent comme ça avant, quand je ne connaissais pas le modèle de Palo Alto…

  • Colère ! Je t’écoute !
  • T’es sûre ? Parce que je n’ai pas encore attaqué le foie… J’allais t’envoyer une petite nausée là…

Depuis mon arrivée dans cet établissement, ils jugent ma posture, mon engagement et mes valeurs. Leur sentence est radicale, expéditive. Mes actions sont sabotées, remises en cause.

Ils ne me connaissent pas, c’est injuste.

Ils ne me donnent aucune chance, c’est injuste.

J’ai envie de leur expliquer ce en quoi je crois, je voudrais leur dire que c’est possible, leur raconter mes victoires, mais ils m’ont collé du scotch sur la bouche, comme Monsieur Trucmuch en CM2 quand que je bavardais avec mes copines. C’est qu’on avait plein de trucs joyeux à se raconter… Je suis CPE, j’aime mon métier, surtout quand il consiste à enlever le scotch sur la bouche des élèves. C’est qu’ils ont plein de trucs joyeux à nous raconter… Eux, par contre, ils ne racontent pas des trucs joyeux :

  • Elle est légère quand même !
  • Légère ????
  • Ça manque de poigne !
  • Ça ???
  • Et puis, il faut qu’elle arrête avec sa musique et ses jeux, soyons sérieux, on est dans un établissement scolaire, pas une colo !

B** de m** ! Décollez vos paupières et déployez vos oreilles !

J’ai envie de graver sur la porte de leurs casiers que dans vie scolaire il y a VIE.

J’ai envie de tout mélanger dans leurs cartables si bien rangés.

J’ai envie de dessiner plein de zizis au feutre indélébile sur leurs tableaux numériques interactifs.

J’ai envie de vider le tube de gel hydro alcoolique sur leur bureau…

  • Colère ?? Colère, t’es où ?
  • Je suis là, meuf !
  • Colère, on ne fume pas ici !
  • Détends-toi frangine, t’as pas un truc à faire, toi ?

Un truc à faire ?

Un truc à faire…

Je ne peux pas les convaincre.

Ils ne peuvent pas me convaincre.

Je peux continuer à vouloir leur plaire, en expliquant, en argumentant, en me justifiant, et même parfois en me forçant à agir selon ce qu’ils attendent de moi. Je réussirais peut-être à faire presque l’unanimité un jour, mais il y a quand même de grandes chances qu’ils continuent de me trouver incompétente, de dézinguer mes projets et je serai encore plus amère parce que je me serais forcée à faire des trucs auxquels je ne crois pas.

Ou alors j’accepte que je ne peux pas plaire à tout le monde et que je ne peux pas changer leur vision du monde. Je vise plus petit, je m’expose moins. Au moins je resterais cohérente avec mes valeurs, mon cœur et mon cerveau pourront faire la paix. Mais ce sera difficile parce qu’ils continueront de me trouver incompétente, de dézinguer mes projets et j’aurais un peu l’impression de faire la moitié du boulot.

C’est moi qui choisis…

  • Colère, tu me passes un clope ?
  • Tu ne fumes pas…
  • Ah ouais, c’est vrai…
  • Alors tu fais quoi ?
  • Je ne suis pas Don Quichotte…
  • What ?
  • Aucune envie de me retrouver suspendue par le slip à la pale d’un moulin à vent !

Le détonateur d’Antoine

Antoine est triste, il ne reconnaît plus sa petite fille, ils étaient pourtant si proches l’un de l’autre. Yaëlle et lui ont beaucoup réfléchi avant de se décider à fonder une famille. Et quand la décision a été prise, il a fallu presque 2 ans pour que Yaëlle tombe enceinte. Alors quand Fleur est née, Antoine est tombé en amour devant ce petit cochon tout rose. Fleur a un petit nez en trompette qu’elle fronce à la moindre contrariété, ce qui lui donne cet air de petit cochon trop mignon. Sauf que maintenant, Antoine a l’impression qu’un dragon a remplacé son petit cochon trop mignon…

Fleur a du caractère, mais comme on dit « les chiens ne font pas des chats ». Antoine a mis des années à apprivoiser les émotions intenses qui habitent en lui, entre autres en injectant cette formidable énergie dans le sport. Il a plutôt bien réussi, jusqu’à maintenant. Du haut de ses 12 ans, Fleur réussit à rendre ses émotions complètement dingues, elle est le détonateur d’Antoine.

Fleur râle constamment, pour tout et pour rien. Hier, elle a fait un scandale à sa mère à propos du choix de son prénom :

  • C’est bien un truc de Bouddhiste ça ! « Fleur, douce Fleur, gnagnagna », mais n’importe quoi ! C’est genre l’opposé de moi, si ton objectif était de choisir le pire prénom de l’univers, bingo, t’as réussi ! C’est l’accouchement qui a t’a grillé les neurones ou quoi ? T’aurais pu choisir un truc comme Fauve, ça aurait été vachement plus badass !

Dans ces cas-là, si Antoine est dans la pièce, il s’énerve :

  • Fleur, tu baisses d’un ton ! Tu ne parles pas comme ça à ta mère ! Franchement, t’énerver à ce point pour ça c’est ridicule…

Antoine doit avouer qu’il en veut un peu à Yaëlle qui reste imperturbable devant les éclats de Fleur. Lui, il a l’impression qu’une tornade balaye tout dans sa tête, sa montre connectée lui envoie des alertes tellement son rythme cardiaque s’accélère, il ne peut pas s’empêcher de crier. Quand il en parle avec Yaëlle, elle répond « laisse passer l’orage mon amour », il ne sait pas très bien si c’est pour Fleur ou pour lui, peut-être les deux…

Quelqu’un qui assisterait à ces scènes se dirait qu’Antoine joue son rôle de père, qu’il empêche sa fille de prendre le pouvoir en se positionnant face à elle pour faire obstacle à ses excès d’adolescente.

En vérité, il est terrorisé.

Il a peur pour Fleur, parce qu’il se rappelle. Quand la colère l’emportait, d’abord elle le distendait, il devenait monstrueux, un peu comme Hulk, mais pas en vert. Il faisait peur aux autres, et surtout à lui-même. Ensuite, la colère le broyait, le mastiquait et quand elle en avait fini avec lui, elle le laissait là, comme un déchet. A cause de ses émotions, Antoine a perdu beaucoup d’amis, et quelques boulots aussi. Alors quand il voit Fleur gronder, exploser, partir en claquant la porte et puis pleurer pour finalement s’endormir, il est envahi par l’angoisse.

Du coup, dès qu’elle commence à gronder, il grogne plus fort pour essayer de l’empêcher d’exploser. Mais ce n’est pas très efficace puisqu’en général, à la fin, ils explosent tous les deux.

Antoine voit bien que chaque crise fragilise sa relation avec sa fille. Il la voit s’éloigner, elle lui parle de moins en moins, se décale imperceptiblement quand il s’approche, et ça lui fend le cœur. Cette pensée ne quitte plus Antoine, même pendant ses entraînements, et c’est justement en plein fractionné qu’il a soudainement pris conscience de quelque chose.

Et si, le problème, c’était précisément sa volonté d’empêcher Fleur de ressentir ses émotions ? Et si ça les stimulait ? Ne serait-il pas lui-même le détonateur de sa fille ?

Avant de rentrer ce soir-là, Antoine est allé acheter un punching-ball. Il était en train de l’installer dans le garage quand Fleur est entrée :

  • Tu fais quoi papa ?
  • J’installe Bob
  • Bob ?
  • Yep, tu veux que je te le présente ?
  • Mmmm
  • Bob, je te présente Fleur, Fleur, voici Bob. Bob est là pour nous rappeler à tous les deux que nos émotions sont légitimes, qu’on a raison de ressentir ce qu’on ressent. C’est au cas où on l’oublie, ou quand des personnes veulent nous convaincre du contraire. C’est aussi Bob qui va nous aider à écouter nos émotions. Parce que tu vois ma chérie, je crois que tu as un peu hérité de ton papa pour ce qui est des émotions. Nous, on a un super pouvoir. Nos émotions SONT notre super pouvoir. Elles sont magiques, grandes, belles, fortes, indestructibles. Elles rendent nos vies exceptionnelles, alors il faut toujours les accueillir, écouter ce qu’elles ont à nous dire. Parce que si on ne le fait pas, elles se retournent contre nous, et comme elles sont beaucoup plus puissantes que chez les autres personnes, tu imagines bien comme elles peuvent nous faire du mal.
  • Papa, t’as fumé ou quoi ?
  • Moi, je pose Bob là, et toi, tu sais que tu peux venir le voir quand ça brûle dans ta tête, ou que tu as l’impression de te noyer. Bob, il peut prendre la forme que tu veux. Celle du truc qui te fait enrager par exemple et alors tu peux lui donner des droites dans l’estomac, mais pense bien à mettre tes gants. J’ai aussi installé un tapis sous Bob, et des coussins là-bas, alors tu peux venir te poser et pleurer avec Bob, il est cool parce qu’il juge pas tu vois ? Et voilà j’ai terminé ! Bob est dans la place !
  • Non mais ça se dit plus ça papa ! Arrête d’essayer de faire le jeune.
  • Aïe !

Fleur se dirige vers la porte du garage, et se retourne juste avant de l’ouvrir :

  • Papa ?
  • Oui chérie ?
  • Je t’aime
  • Moi aussi je t’aime

Deux mois plus tard, en descendant dans le garage pour aller chercher un tournevis, Antoine surprend sa fille en train d’enrouler un boa jaune fluo autour de Bob.

  • Mais qu’est-ce que tu fais à ce pauvre Bob ?
  • Aujourd’hui, c’est le printemps, et Jordan m’a invité à son anniv’, alors j’ai du soleil dans la tête, fallait que Bob en profite un peu !

Squelettor

La mère de Julia me contacte ce matin-là pour me faire part de son sentiment d’impuissance par rapport à la situation de sa fille. Nous sommes en mai, Julia est en 4ème :

C’est vraiment l’âge bête, me dit-elle, mais Julia se sent très mal à cause de ces moqueries sur son physique et je ne sais pas comment l’aider à dédramatiser. Il faudrait qu’elle prenne un peu de recul, qu’elle ne se sente pas blessée par la stupidité de certains. Elle n’y arrive pas, pourriez-vous essayer de lui expliquer ? Elle vous écoutera peut-être plus que moi…

Je croise parfois Julia dans les couloirs ou dans la cour, elle n’est jamais seule, fidèle à son groupe de copines depuis la 6ème. Je la perçois comme une élève plutôt à l’aise, ni timide ni extravertie. Elle est plutôt grande pour son âge, et très très mince. Je suis certaine qu’elle a des centaines d’abonnés sur Instagram. Je lui propose un entretien, elle se présente à mon bureau le lendemain, visiblement un peu inquiète.

  • Bonjour Julia, je te remercie d’avoir accepté de me voir.
  • Ya un problème ?
  • Juste l’inquiétude d’une maman…
  • Ah… Elle vous a appelée ? Je lui avais dit de ne pas le faire…
  • C’était sans doute plus fort qu’elle, elle doit vraiment se faire du souci pour toi. Mais ne t’inquiète pas, on discute simplement, enfin, si tu veux bien m’expliquer ce qui te pose problème. Je peux peut-être te donner quelques conseils, ou faire autre chose pour t’aider, mais seulement si tu es d’accord.
  • Ok, vous n’allez pas faire une heure de vie de classe ou un truc dans le genre ?
  • Ce n’est pas prévu pour le moment, sauf si tu penses que ça pourrait t’aider…
  • Clairement pas !
  • Alors pas d’intervention en classe. Tu veux bien me dire ce qui se passe ?
  • J’ai demandé à mes parents de changer de collège parce que je ne supporte plus les élèves d’ici.
  • Même Chadia, Cléo et Océane ?
  • Non ! Elles ça va… Mais les autres…
  • Ah mince, et ça fait longtemps que les autres t’insupportent comme ça ?
  • Ça a commencé l’année dernière, en 5ème, à cause de ces deux boloss de Mathias et Killian. Moi j’ai toujours été maigre, et pourtant je mange plus que mon père et mon frère réunis ! Un jour où j’avais mis une jupe, je traversais tranquille la salle d’étude pour rejoindre Cléo, et ces teubés ont crié « Ey Juju, t’as fait tomber ton tibia ! », bien entendu tout le monde s’est marré, je leur ai fait un doigt et je me suis assise à côté de Cléo qui m’a dit « laisse tomber, ils sont trop débiles ».
  • En effet, le niveau de la blague frôle les pâquerettes…
  • Et à partir de là, ça ne s’est jamais arrêté…
  • Tu veux dire que depuis presque deux ans, Mathias et Killian se moquent de ton physique ? T’es hyper forte pour avoir réussi à supporter ça pendant si longtemps sans craquer…
  • Ah non, mais ya pas qu’eux ! Ils le font de temps en temps, mais en vrai tout le monde me fait chier avec ça maintenant. Des mecs et des filles de la classe, ou même des gens que je ne connais pas, mon surnom c’est Squelettor. Non mais moi, je vais changer de collège, ya rien à faire ici, ils ne changeront pas. En plus, je ne devrais même pas être là, on a déménagé, j’ai voulu rester parce que ça me saoulait de changer de collège en 4ème, mais je vais aller dans mon collège de secteur pour ne plus voir leurs têtes d’abrutis.
  • T’as l’air super en colère et je comprends que tu le sois ! Légalement, tu peux sans problème rejoindre ton collège de secteur, il suffit que tes parents en fassent la demande. En attendant que ça se fasse, j’aimerais quand même bien essayer de t’aider, parce que franchement ça ne peut plus durer cette situation ! Je trouve ça inacceptable ! Je t’avoue que je serais bien tentée par une intervention en classe pour rappeler à tout ce petit monde quelques notions de respect !
  • Ah non ! Ne faites pas ça, je vous en supplie ! Ça sera encore pire après…
  • … (mine contrariée, fumée qui sort par les oreilles)
  • Madaaame ! Vraiment, ça ne vaut pas le coup, moi je vais partir de toute façon. Tout à l’heure vous m’avez dit que vous feriez des trucs seulement si j’étais d’accord… Et puis, l’assistante sociale est déjà passée avec la PJJ dans la classe pour nous parler du harcèlement, mais je crois qu’ils n’ont même pas fait le rapprochement. C’est que des mots tout ça.
  • Bon, d’accord, pour le moment, je ne bouge pas… Mais alors, en dehors de l’épisode avec Mathias et Killian, il y en a eu beaucoup d’autres ?
  • Ah oui ! Une vraie série Netflix ! Un jour c’est Aaron qui compare la taille de mon mollet avec celle de son poignet, un autre c’est Kenza qui me demande si je mets du 12 ans, ou alors Louis et Jordan qui me tendent du pain qu’ils ont sorti de la cantine en me disant qu’il faut que je mange. L’autre fois ya deux filles que je ne connais pas qui sont venues très sérieusement me demander si je n’étais pas anorexique, je crois qu’elles voulaient m’aider. Hier, Ethan m’a conseillé de ne pas sortir dans la cour, parce qu’avec le vent, je risquais de m’envoler, et à chaque fois, ça rigole… Sans dec, Ils ne peuvent pas s’occuper de leur vie plutôt !
  • J’avoue que ça doit être vraiment pénible. Et toi tu fais quoi dans ces moments-là ?
  • En général, je les fusille du regard, ou je leur fais des fucks, j’ai envie de répondre mais les mots restent coincés dans ma gorge.
  • Ton histoire me fait penser à Clafoutis.
  • Hein ?
  • Je connais une dame qui aide les élèves qui ont le même genre de problème que toi. Un jour, elle a reçu un collégien qui se faisait sérieusement embêter à cause de ses boutons. Tout le monde l’appelait Clafoutis, y compris des lycéens qui prenaient le même bus que lui, c’était un peu l’enfer. Dans son histoire, plusieurs adultes sont intervenus, et il y a même eu une intervention dans sa classe. Bon, cela n’a pas vraiment fonctionné dans son cas.
  • Ah, vous voyez ?
  • Oui, bon, disons que dans cette situation précise, les autres élèves ont bien compris pourquoi il y avait une intervention dans la classe et ça a encore plus attiré leur attention sur le garçon… Bref. Cette dame dont je te parle, elle aide les collégiens et les lycéens à construire des réponses aux attaques qui fonctionnent un peu comme des boomerangs. Il s’agit d’attraper l’attaque au vol, de la modeler pour lui donner la forme qu’on veut, de la peindre avec une bonne couche d’humour et de la renvoyer. C’est un peu bizarre et il faut avoir du courage pour le faire, mais c’est souvent très efficace.
  • Et il a fait quoi Clafoutis ?
  • La dame lui proposé plusieurs réponses, Clafoutis a choisi celle qu’il se sentait capable de mettre en place. Il a créé un tee-shirt sur un site spécialisé, devant il y avait écrit en gros « J’ai de l’acné et je me soigne, et toi pour ton cerveau, on va faire comment ? ». Comme les attaques venaient d’un peu partout, et pas d’une personne en particulier, c’était très adapté. Les autres ont trouvé que son tee-shirt était super, lui demandaient où il l’avait acheté, et lui disaient qu’il avait du cran. Clafoutis est redevenu Dorian.
  • Ouais, c’est cool pour Dorian. Mais moi je n’ai pas d’acné.
  • Oui c’est vrai, mais je me disais peut-être qu’on pourrait réfléchir ensemble à quelque chose de similaire pour que les autres te lâchent un peu avec ton physique.
  • Je ne sais pas si ça vaut vraiment le coup. On est le 15 mai, dans un gros mois je suis partie…
  • Moi, ce qui m’embête, c’est que tu partes la tête basse d’une certaine manière, c’est un peu comme si les crétins blagueurs avaient gagné. Mais je comprends aussi que tu te dises que c’est beaucoup d’énergie dépensée pour pas grand-chose. Tu peux toujours y réfléchir, au cas où tu trouves des Mathias et des Killian avec le même niveau de blagues dans ton nouveau collège. Tu pourrais t’entraîner sur les élèves d’ici avant de partir. Mais c’est toi qui décides.
  • Mouais…
  • Je me suis engagée à rappeler ta mère, je vais essayer de la rassurer au maximum, tu m’autorises à lui expliquer tout ça ? Comme ça tu pourras aussi en parler avec elle.
  • Dac, merci Madame.
  • Tiens-moi au courant Julia.

Julia n’est pas revenue me voir. Mais j’ai eu quelques informations par sa mère. Elle avait bien aimé l’histoire de Clafoutis, mais ne voulait pas fabriquer de boomerang pour elle. Elle avait renoncé à modifier ses relations avec certains élèves depuis un bon moment déjà, et ne pensait qu’à son nouveau collège. La mère de Julia m’a dit qu’elle trouvait sa fille plus sereine, comme si quelque chose « avait lâché ». Julia avait fait un choix, elle semblait moins en colère.

À la fin du dernier jour de cours des 4èmes, alors que j’étais au portail pour souhaiter bonnes vacances aux élèves, j’ai observé les adieux de Julia. Il y avait toute une petite foule autour d’elle pour l’embrasser et lui dire qu’elle allait manquer. Il y a eu des larmes, et des cadeaux. Julia n’est pas partie la tête basse.

En novembre de l’année suivante, je croise un jour la mère de Julia au secrétariat et j’en profite pour prendre des nouvelles. Elle me dit que son intégration s’est très bien passée, qu’elle s’est déjà fait quelques copains et qu’elle aime bien ses profs. Juste avant de partir elle se retourne vers moi et ajoute :

  • Il faut que je vous raconte. Pendant les vacances, Julia a été invitée à une soirée d’halloween chez un camarade de classe. Elle a voulu que je lui commande un déguisement sur internet, elle a choisi une tenue noire avec un squelette dessiné sur tout le corps. Quand elle me l’a montrée, elle m’a dit « à cette soirée, je ferai mon Clafoutis, ils vont adorer ! ». J’ai pensé à vous…
  • Super ! Elle est géniale votre fille ! Saluez-la de ma part, et dites-lui de passer me voir un de ces jours !

Mais comment tu fais ?

LUTTE CONTRE LE HARCELEMENT SCOLAIRE

LE MODELE DE PALO ALTO EST-IL COMPATIBLE AVEC LES CONSIGNES INSTITUTIONNELLES ?

Le texte en bleu reprend des principes du modèle de Palo Alto appliqués au milieu scolaire.

Chaque établissement scolaire doit mettre en place un plan de lutte contre le harcèlement scolaire, en s’appuyant sur des dispositifs académiques et en suivant le cadrage national. Ce cadrage se décline en 4 axes :

  • SENSIBILSER – INFORMER
  • PREVENIR
  • FORMER
  • PRENDRE en CHARGE

L’échelle pertinente d’action reste l’établissement en travaillant en premier lieu sur le climat scolaire. Des élèves qui sont en confiance viendront rapidement demander conseils aux adultes lors de difficultés relationnelles. Et plus nous intervenons tôt, plus il est facile de désamorcer les situations et donc d’éviter l’aggravation qui conduit au harcèlement. Travailler la confiance des élèves c’est accepter de regarder la réalité des enjeux de la cour de récréation, sans imposer notre regard d’adulte, c’est intégrer et prendre en compte les notions de popularité et de vulnérabilité.

Il est suggéré d’accentuer le travail en équipe « en formant une équipe ressource établissement / Il est fortement recommandé de ne pas régler seul les situations de harcèlement mais de privilégier le travail en équipe » cf. Protocole de prise en charge du harcèlement. La formation, la supervision et l’échange de pratiques sont inhérentes à l’école de Palo Alto depuis sa création dans les années 50.

L’implication des élèves est encouragée (médiation par les pairs, solidarité, vie de classe, élèves ambassadeurs…). Le modèle de Palo Alto permet de travailler l’habileté relationnelle, la prise en compte des émotions, l’empathie, autant de compétences psycho-sociales telles que décrites par l’OMS « Aptitude d’une personne à maintenir un état de bien-être mental, en adoptant un comportement approprié et positif à l’occasion des relations entretenues avec les autres, sa propre culture et son environnement ».

La sanction est prononcée quand c’est nécessaire, en favorisant les mesures de responsabilisation et de réparation. Il faut privilégier la justice restaurative, plutôt que la justice rétributive. La sanction, lorsqu’elle permet à un élève de modifier un comportement inadéquat, est considérée comme une régulation (elle apporte une solution à une difficulté) et pas comme une Tentative de Régulation inopérante (qui ne fonctionne pas et qui devient donc le problème : « le problème c’est la solution » Paul Watzlawick).

Mise en parallèle des actions préconisées par protocole institutionnel avec celles d’une CPE formée au modèle de Palo Alto.

Le texte en rouge pointe les différences de posture.

Accueil de l’élève victime

Protocole institutionnelPalo Alto
Évaluer sa capacité à réagir devant la situationFaire la liste de tout ce que l’élève a essayé de faire pour régler son problème, mais qui n’a pas marché (on appelle cela les Tentatives de Régulation).
S’informer sur la fréquence des violences qu’il a subiesQuestionner de manière très précise et concrète l’interaction (en intégrant une vision circulaire de la communication). Éventuellement, si on manque d’éléments, proposer un cahier d’observation « pendant 1 semaine, chaque soir, j’ai besoin que tu notes, de manière extrêmement précise, ce qui se passe avec … Ainsi je saurai mieux comment nous allons pouvoir construire ensemble la meilleure solution pour que tu te sentes mieux. »
Lui demander comment il se sentAccueillir ses émotions, ne pas minimiser, le rejoindre dans ce qu’il ressent (l’utilisation des métaphores et très puissante).
Le rassurer en proposant d’assurer sa sécurité si nécessaire, de le sécuriser.Ne pas mentir à un élève alors qu’on sait très bien qu’on ne pourra pas être près de lui constamment. Préférer lui dire « Bien entendu, je vais prévenir les surveillants pour qu’ils fassent attention, mais je te mentirais si je te disais que je vais pouvoir tout voir et tout contrôler, alors il est vraiment important que tu me signales si cela recommence. »
Lui demander ce dont il a besoin et s’il a des souhaits concernant la prise en charge de la situation, demandes claires et négociables. Lui proposer de prendre part à la résolution de la situation et de gratifier les efforts s’il participe.« Qu’est ce qui te ferait dire dans 3 mois que la situation est réglée ? / Si tu rencontrais le génie d’Aladdin, et qu’il pouvait réaliser 2 vœux, tu demanderais quoi ? » L’intervention sera toujours plus efficace si l’élève victime est acteur de la résolution de son problème. Je propose en général 3 formules : Je fais SANS lui (en mode CPE redresseuse de torts, je convoque les vilains. Je préviens des risques de ce type d’intervention)Je fais AVEC lui (médiation stratégique)Je me mets à côté de lui et pas entre lui et le monde, pour qu’il fasse LUI-MÊME MAIS PAS TOUT SEUL (apprentissage du changement de posture, de la répartie, habileté relationnelle). C’est l’élève qui choisit sa formule.
L’informer que la situation sera régulièrement suivieA partir du premier entretien, quelle que soit la formule choisie par l’élève, il est nécessaire de le revoir au bout d’une semaine, puis 2 semaines, puis 1 moins, puis à la demande. Le suivi est INDISPENSABLE.

Accueil de l’élève auteur

L’informer qu’un de ses pairs s’est plaint de violences répétées, sans qu’aucune précision ne lui soit donnée, afin qu’il puisse s’exprimer et donner sa version des faits. Rappeler les règles du vivre ensemble/les valeurs de l’école et demander de cesser le harcèlement. Demander à l’élèves de contribuer à la résolution de la situation de violence.Dans la plupart des cas, l’élève auteur sait très bien qui il importune… Le rappel à l’ordre peut être une régulation mais il expose énormément l’élève victime. Je vois l’élève auteur uniquement si l’élève victime m’en a donné l’accord. Le risque est beaucoup trop grand d’aggraver la situation en intervenant, surtout si c’est uniquement sur un mode réprimande. Je préfère la médiation stratégique ou éventuellement la méthode de la préoccupation partagée.

Accueil du ou des élèves témoins

Les témoins sont reçus séparément, quelles que soient leurs réactions ou non réactions face à la situation.  Oui, mais attention à ne pas trop exposer les témoins qui prennent des risquent lorsqu’ils parlent. C’est très dur pour eux, ils se sentent mal, ne savent pas quoi faire et subissent la pression des adultes. En multipliant les ateliers de prévention, en leur donnant des outils pour intervenir sans risques pour eux, on travaille mieux la solidarité.
Il convient de mettre en place une intervention collective de sensibilisation et un travail sur les compétences psycho-sociales des élèves.OUI, mais attention à ne pas stigmatiser un élève dans une classe.  

Accueil des parents de l’élève victime

Ils sont entendus, soutenus et assurés de la protection de leur enfant.    Ils sont entendus et soutenus (on rejoint leur vision du monde même en cas de colère…) mais on ne leur ment pas en leur faisant une promesse qu’on ne pourra pas tenir (surveillance de chaque instant).
Ils sont associés au traitement de la situation, informés de leurs droits et leur approbation quant aux actions mises en place est recherchée.On leur conseille de ne pas intervenir directement (car cela risque d’aggraver la situation de leur enfant, même si l’intention est louable). On cherche à obtenir leur adhésion, on maintient le lien et prenant des nouvelles régulièrement même après traitement. Et le cas échéant, on les encourage à aider leur enfant à s’entraîner à la répartie (jeu Takattak).

Accueil des parents de l’élève auteur

Leur concours est utile pour la résolution de la situation, notamment en termes d’accompagnement et de gratification de leur enfant s’il contribue à la résolution.Éventuellement, on peut informer les parents, mais seulement si la situation est déjà bien dégradée. Accepter la vision du monde des parents qui refuseraient de considérer que leur enfant peut mal se comporter avec d’autres « je comprends, et nous n’avons peut-être pas tous les éléments, mais il nous semblait important de vous informer, nous continuerons de rester vigilants et reviendrons vers vous en cas de problème ». L’objectif est de conserver la relation.

Mon fils est homophobe

Etienne, prof de français, vient s’asseoir près de moi, avec son café, sur un des beaux fauteuils en enduit PVC vert de la salle des profs. Il a l’air préoccupé et a des cernes sous les yeux. Nous parlons de tout, de rien, et surtout de nos garçons, qui ont 17 ans tous les deux. Etienne est un papa solo, son épouse est décédée d’un cancer du sein 5 ans auparavant. Il finit par lâcher :

  • C’est hyper tendu avec Enzo en ce moment.
  • Ah bon ? Plus que d’habitude ? Parce que bon, avec le mien, c’est tendu un jour sur deux…
  • Ben là, ça prend des proportions hallucinantes. Je ne sais pas ce qu’il a dans le crâne depuis qu’il est entré au lycée, mais c’est l’enfer, il me rend dingue ! J’avais plus d’insomnie depuis un an, et là bim ! Ça recommence, je cogite une bonne partie de la nuit.
  • C’est compliqué à cause du travail scolaire ?
  • Non, pas du tout. À cause de ses prises de position sur l’homosexualité.
  • Il a fait son coming out ?
  • J’aurais largement préféré, ça ne m’aurait posé aucun problème, je l’aurais préparé et aidé à gérer les réactions de certains abrutis homophobes, ça j’étais prêt… Mais c’est le contraire, il dit ne pas supporter les homos, il trouve que c’est contre nature, qu’ils le dégoûtent et j’en passe.
  • Ah oui, c’est chaud quand même…
  • Alors depuis des semaines, à chaque fois qu’il tient des propos homophobes à la maison, je sermonne, j’argumente, mais il reste sourd, il clame sa liberté de penser et d’expression, il dit qu’il refuse les dictats LGBT. L’autre jour il m’a carrément dit que s’il apprenait qu’Arthur, son pote numéro un, était homo, il ne pourrait plus être copain avec lui. Tu te rends compte ? Mon fils fait partie des abrutis homophobes ! Je ne comprends pas ce que j’ai foiré dans son éducation.
  • Ben le truc c’est qu’à un moment, on n’a plus beaucoup d’impact sur ce qu’ils peuvent penser, dire ou faire. Et c’est difficile, surtout quand ils prennent des positions aussi opposées aux nôtres. Il n’est pas rare que la fille d’un bon viandard se déclare végan par exemple…
  • Ouais mais là, ce n’est pas juste une question de manger ou pas de la viande, c’est interdit par la loi, quoi ! L’autre jour, j’ai découvert qu’il affichait ses idées sur les réseaux sociaux, il a posté un drapeau LGBT en train de brûler, ça craint. Je lui ai passé un de ces savons ! Je lui ai dit que c’était interdit par la loi, qu’il risquait des poursuites. J’ai exigé qu’il enlève cette photo, il l’a fait et puis il m’a bloqué sur tous ses réseaux, du coup, je ne vois plus rien…
  • Aïe, une bonne façon de t’angoisser encore plus…
  • Ah oui, aussi, j’étais à la fac avec un pote qui a divorcé après des années à cacher son homosexualité. Maintenant il est en couple avec un homme et ils viennent parfois dîner à la maison. Enzo me fout la honte systématiquement. Il refuse de venir à table, alors je gueule, je le force, il vient s’asseoir et garde les bras croisés, il regarde mes amis avec un air dégouté, c’est tellement « malaisant » comme disent les élèves, qu’au bout d’un moment je l’envoie dans sa chambre. Quand ils partent, je l’engueule, je lui dis ma honte, ça me rend fou !
  • Ça doit vraiment être dur, je comprends que tu sois au bout du rouleau.
  • Tu crois que je devrais l’emmener voir un psy ? Ou peut-être que je devrais l’emmener à la gendarmerie pour qu’ils le secouent un peu…
  • Peut-être… Franchement je t’admire parce que tu as tout essayé, tu lui as expliqué, tu l’as sermonné, tu lui as rappelé la loi… Le truc, c’est que j’ai l’impression que plus tu essaies de le convaincre, plus ça le renforce dans ses convictions…
  • Mais je ne peux pas le laisser être homophobe, et puis c’est puni par la loi bordel !
  • C’est clair ! Est-ce que je peux te poser une question un peu bizarre et hyper difficile, je te préviens, tu ne vas pas aimer…
  • Vas-y, au point où j’en suis…
  • Imagine que rien de ce que tu pourrais mettre en place sur un plan éducatif, médical ou judiciaire, rien de tout ça ne pourrait jamais réussir à faire changer Enzo, et qu’il resterait pour toujours un abruti homophobe, qu’est-ce que tu ferais différemment ?
  • En effet, j’aime pas du tout ta question, tu crois que c’est possible un truc pareil ?
  • Je ne sais pas, c’est juste une question.
  • Baaahhh, s’il était majeur, je lui dirais que ça me fiche en l’air qu’il pense ce genre de trucs, mais qu’après tout il est majeur, et qu’il prend donc ses responsabilités, qu’il assumera si des procédures sont déclenchées contre lui.
  • Et ben peut-être qu’il faut que tu lui dises déjà tout ça. Tu peux lui expliquer que ça te déglingue qu’il ait ce type de raisonnement, mais qu’après tout c’est vrai, il est libre de penser ce qu’il veut. Par contre, concernant sa liberté d’expression, tu peux lui rappeler une dernière fois que les comportements et propos homophobes sont punis par la loi. Tu peux lui annoncer que jusqu’à ses 18 ans, tu l’accompagneras à la gendarmerie s’il lui arrive des bricoles, parce que c’est ton devoir de père, mais qu’après tu le laisseras assumer les conséquences de ses prises de position, qui ne manqueront sûrement pas d’arriver s’il continue de les exposer sur les réseaux. Tu peux aussi lui dire qu’en effet tu ne peux pas le convaincre sur ce sujet et donc que tu ne lui en parleras plus. Tu peux ajouter qu’à la maison, comme dans le reste de la société, les attitudes et les propos homophobes sont interdits. Et comme toi, tu continueras de recevoir tes potes homos quand tu en auras envie, bah lui, il ira passer la nuit chez ses grands-parents, parce que tu ne veux pas que sa présence dans la maison mette mal à l’aise tes amis. Enfin, moi je ferai ça si j’étais à ta place, mais c’est toi qui décides bien entendu…
  • Ouais t’as raison, je vais essayer ça d’abord, et puis si ça ne marche pas, je lui prendrai rendez-vous avec un psy.
  • Dac, bon c’est la récré, il faut que je retourne dans mon bureau, à plus !
  • A plus !

Quelques semaines plus tard, toujours assis sur un des beaux fauteuils en enduit PVC vert de la salle des profs, Etienne m’a dit qu’il ne se disputait plus avec Enzo, le sujet de l’homosexualité n’est plus abordé à la maison. Enzo n’a pour le moment eu aucun démêlé avec la justice et il rend visite à ses grands-parents à chaque fois qu’Etienne reçoit ses amis. Etienne ne sait pas si Enzo a conservé les mêmes idées vis-à-vis de l’homosexualité.

Ils en reparleront sûrement dans quelques années… Ou pas…

Panique #metoo

Sophie est une élève de 4ème qui a une imagination débordante, elle adore lire, tout type de romans, mais en particulier la science-fiction et l’horreur, c’est une grande fan de Stephen King, tout comme moi.

Un mercredi matin, elle est conduite dans mon bureau par un enseignant. Elle est en pleurs et elle hyperventile. Sophie s’est mise soudainement à suffoquer à la fin d’une séance de prévention contre l’homophobie, sans que personne ne comprenne ce qui avait bien pu se passer.

Le mercredi, c’est notre « journée sans infirmière », comme Sophie est inconsolable et incapable de parler, je décide d’appeler ses parents pour qu’ils viennent la chercher. Son père arrive assez inquiet, c’est la première fois que Sophie fait une crise de ce type. Il repart avec elle pour la conduire chez le médecin.

Deux jours après, il me rappelle pour me dire que le docteur a diagnostiqué à sa fille une anxiété généralisée. Il leur a conseillé un suivi psy, le rendez-vous est prévu dans six semaines. Après une longue discussion à la maison, Sophie a expliqué à ses parents qu’elle se sentait complètement envahie par la peur de se faire un jour agresser sexuellement comme toutes les personnes qui témoignent depuis le #metoo. Elle doit mobiliser toute son énergie pour repousser les scénarios angoissants qui lui viennent en tête.

Après une semaine de repos, Sophie revient et me donne plus de détails sur cette peur panique qui la submerge :

  • Madame, ça fait des mois que je ne me sens pas bien. D’abord, il y a eu le #metoo, c’est dingue toutes ces femmes qui ont été agressées ! Après, il y a eu le #metooinceste, et j’ai lu plein de témoignages horribles de personnes qui avaient été abusées dans leur enfance. Et maintenant il y a le #metoogay ! Alors quand l’animateur sur l’homophobie a raconté les insultes et la violence, j’ai eu l’impression de ne plus pouvoir respirer. J’arrête pas de penser à ce qui pourrait m’arriver, j’ai plein d’histoires horribles dans ma tête. Ya tellement de victimes ! Ça pourrait aussi m’arriver !
  • Ma pauvre, ça doit vraiment être horrible d’avoir tout ça dans la tête, je comprends mieux pourquoi tu as craqué ! Mais du coup, tu fais quoi quand ces scénarios arrivent dans ta tête ?
  • Au début, j’essayais de les chasser en me concentrant sur autre chose, ça me fichait un peu la paix. Le problème c’est qu’aujourd’hui, les pensées arrivent trop vite les unes après les autres, je ne contrôle plus rien, et j’ai de plus en plus de mal à me concentrer pour travailler, et même pour lire.
  • Ça doit vraiment être horrible, et épuisant ! Et tes parents, ils font quoi maintenant qu’ils sont au courant ?
  • Ils sont trop gentils, ils me rassurent tout le temps. Quand ils voient que je « pars dans ma tête », ils me disent « Sophie ! Sophie ! t’es où là ? A quoi tu penses ? ». Mais je peux pas leur raconter, c’est glauque et puis c’est tout mélangé. Comme ils sont choux mes parents, ils me prennent dans leurs bras et ils me disent qu’ils seront toujours là pour me protéger, que rien ne pourra jamais m’arriver…
  • Ils sont vraiment adorables tes parents. En même temps, moi je me dis que tu as toutes les raisons d’avoir peur puisqu’en effet, les prédateurs sexuels existent et qu’ils sévissent tous les jours. Ce qui est complètement flippant. C’est vraiment horrible de se dire qu’on peut un jour se faire agresser par un pervers.
  • Mais carrément !!!!
  • Tu dois voir un psy bientôt, c’est ça ?
  • Oui, dans un mois… C’est dans hyper longtemps !
  • Il pourra sûrement t’aider, mais si tu veux, en attendant, je peux te proposer un exercice pour essayer d’apaiser un peu ta peur. Je crois que si ta peur multiplie les scénarios horribles, c’est parce qu’elle ne se sent pas assez écoutée. En général, la chose qui nous fait peur nous fait encore plus peur si on évite de la regarder, tu vois ?
  • Donc il faut l’affronter, même si c’est terrifiant ? Un peu comme dans les livres du roi de l’horreur ?
  • T’as tout compris, c’est pareil pour toi. Aujourd’hui, quand ta peur t’envoie un scénario de ce qui pourrait t’arriver, tu le regardes un peu, mais pas tout à fait, et paf! Il en arrive un autre, encore plus sinistre. Alors si tu es d’accord, et si tes parents le sont aussi, je te propose d’écrire un journal ultra secret qui pourrait s’appeler « les malheurs de Sophie #metoo ». Il faudrait que tu notes dans ce journal chaque scénario qui arrive dans ta tête, et que tu le développes dans un chapitre entier. Ce ne sera sûrement pas suffisant mais en attendant le rendez-vous avec le psy, cela fera peut-être baisser ta peur juste assez pour que tu réussisses à finir tes contrôles et à lire tranquille.
  • Ok… Mais je peux tout écrire dans ce journal ? Même les détails les plus trashs ?
  • En vrai, il faudrait même que tu deviennes la Stephen King du #metoo.
  • Ok… Je veux bien essayer…
  • Super ! Est-ce que tu peux juste de me laisser le temps de prévenir tes parents parce que c’est un exercice un peu bizarre, et ils risquent de penser que la CPE a perdu la tête…

Les parents de Sophie sont (heureusement pour moi) très réceptifs. Je leur explique la démarche et insiste bien sur le fait que si cet exercice ne leur semble pas adapté il ne faut surtout pas que Sophie le fasse (parce qu’au début elle risque d’être prise d’une frénésie d’écriture, ce qui peut être dur à vivre et inquiétant pour eux). S’ils sont d’accord pour que Sophie essaie de faire cet exercice, pour apaiser les choses jusqu’au rendez-vous psy, je leur demande alors de respecter quelques « consignes » :

  • Arrêter de rassurer Sophie parce que ça a tendance, cette fois-là, à augmenter sa peur (alors que d’habitude ça marche)
  • Lorsqu’ils constatent que Sophie « part dans sa tête », lui suggérer d’aller écrire dans son journal #metoo.
  • Ne JAMAIS lire son journal (parce qu’elle va écrire des choses vraiment horribles qui sont mieux dans son journal que dans sa tête, mais trop dures pour ces pauvres parents).

Sophie a écrit, personne n’a jamais lu ses histoires. Elle est allée chez le psy, mais juste quelques séances, puis elle a dit à ses parents que ça allait. La peur ne l’a pas quittée, et quand elle est un peu trop présente, Sophie ouvre son journal et écrit. Elle n’a pas fait d’autre crise de panique #metoo jusqu’à la fin du collège.

BETTY

Parfois, dans les livres, on tombe sur des illustrations du modèle de Palo Alto. J’en ai débusqué une jolie, alors je la partage avec vous.

Betty, la petite indienne, a subi le racisme, la violence, les moqueries, les brimades, en particulier de la part de Ruthis, sa voisine. Et puis un jour… (Extrait de « BETTY », roman de Tiffany Mc Daniel).

« Un jour, alors que je rentrais d’une ferme à la maison, j’ai croisé Ruthis dans sa décapotable d’un rouge étincelant. Elle s’est arrêtée pour me dire que j’avais de l’herbe dans les cheveux. J’ai continué à marcher. Elle est descendue de voiture pour me suivre à pied.

  • Tu sens la merde, m’a-t-elle lancé en se pinçant le nez. Tu as charrié du fumier, ou quoi ?

Elle marchait à reculons pour pouvoir me faire face.

  • Tu crains pas les coups de soleil, toi, hein ? a-t-elle ricané. Mais c’est sûr que les mouches t’adorent.

Je me suis arrêtée. Avec toute la gentillesse dont j’étais capable, je lui ai dit :

  • Tu es belle Ruthis.
  • Et toi, t’es moche.
  • Tu as de beaux cheveux…
  • Et toi, on dirait du crin, a-t-elle répliqué en croisant les bras.
  • Tu as un beau sourire et de beaux yeux.

Je pensais chaque mot que je disais.

  • Je sais que je suis belle. Comme tu sais que tu ne l’es pas.

Je l’ai enlacée. Elle a gardé les bras croisés, trop surprise pour esquisser le moindre geste.

  • Je te pardonne, Ruthis. Je te pardonne d’avoir fait de l’école un enfer pour moi. De me dire que je suis moche et une ratée. Oui, je te pardonne. Parce qu’un de ces jours, tu auras mauvaise conscience et tu auras envie de me revoir pour pouvoir t’excuser. Seulement, ce jour-là, je serai tellement loin de toi qu’il faudra que tu prennes une fusée pour parvenir jusqu’à moi. Mais on ne laisse pas n’importe qui rejoindre les étoiles. Je te pardonne aujourd’hui, comme ça, plus tard, quand tu te rendras compte que ta vie est horrible et que nous aurions pu être amies tout ce temps, tu sauras au moins que je t’ai survécu.

J’ai relâché mon étreinte et j’ai replace une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Puis je l’ai plantée là, bouche bée. Les mots lui manquaient.

Je suis rentrée à la maison, le sourire aux lèvres tout le long du chemin. »

Crush

Axelle et moi avions un point commun, nous étions arrivées la même année dans ce collège, elle en 3ème et moi en tant que CPE. Toutes deux faisions le même constat par rapport à ce collège semi-rural d’apparence tranquille : L’accueil des nouveaux n’y était pas très chaleureux :

  • Franchement, c’est abusé. J’étais déjà pas hyper motiv’ pour changer de collège en 3ème, mais là, j’ai trop le seum d’avoir quitté mes amis, ils me manquent trop. Je sais que papa n’a pas eu le choix, qu’il ne pouvait pas refuser ce poste, mais c’est chaud quand même…
  • C’est toujours difficile de s’intégrer dans un nouvel établissement, surtout en 3ème.
  • Oui mais c’est pas vraiment ça le problème, je m’étais préparée. Le problème c’est les élèves d’ici, ils sont trop immatures, ils me regardent tous comme si je venais d’une autre planète. Dans mon autre collège, on essayait toujours d’intégrer les nouveaux !
  • Je sais qu’ici les élèves se connaissent depuis le CP, j’ai l’impression qu’ils ont du mal avec tout ce qui est « nouveau ». Personne ne t’a parlé depuis ton arrivée ?
  • Si, Naomi, c’est la seule qui m’a parlé de façon « normale » depuis mon arrivée. Les autres me posent des questions débiles et ricanent entre eux. Ça ne leur pose aucun problème de me laisser manger toute seule à la cantine.
  • Pas franchement mature en effet, et pas très chaleureux…
  • Grave… Et là depuis les vacances de Noël, ils ont un nouveau jeu débile. Ils me déclarent en crush avec n’importe qui, des mecs d’autres classes que je ne connais même pas. Je ne comprends vraiment pas l’intérêt.
  • C’est sans doute une manière d’essayer de te mettre mal à l’aise.
  • Ben c’est clair que ça ne me met pas à l’aise en tout cas…
  • Et ça se passe comment du coup, ils le disent aux garçons ou à toi ?
  • Les mecs je ne sais pas, moi c’est Iolana qui vient me voir tous les deux jours pour me dire « alors Axelle, il paraît que t’es en crush avec machin ? » Antoine, David, ou Jordan, ça change tout le temps, et les autres ricanent comme des abrutis.
  • N’importe quoi, c’est complètement stupide… Et toi tu réponds quoi du coup ?
  • Ben je peux dire quoi en vrai ? Je la regarde, je lève les yeux au ciel, je lui dis que je ne connais même pas les mecs en question, que c’est n’importe quoi…
  • Et j’imagine que tu ne te sens pas hyper bien sur le moment…
  • Ben non, c’est gênant, j’ai l’impression qu’ils essaient de me créer une réputation de tchoin, c’est la hess madame !
  • Tu peux traduire chérie, parce que comme je viens d’un autre siècle moi, j’ai pas bien compris là…
  • (sourire) J’veux dire qu’ils veulent me faire passer pour une fille facile quoi, c’est la loose.
  • Ok, et c’est toujours Iolana qui vient te voir pour te dire ça ?
  • Oui toujours, on dirait que c’est la p’tite cheftaine…
  • Je vois… Je me demande ce qui se passerait si tu lui répondais un truc un peu différent à Iolana…
  • Genre ?
  • Bon ça va te paraître un peu bizarre, mais ce qui pourrait te permette de reprendre la main sur ce qui se passe et de faire en sorte que le malaise change de camp, ce serait de fixer Iolana dans les yeux longuement et langoureusement la prochaine fois qu’elle vient, et de lui dire : « Ben en fait Io, je voulais te le dire, depuis que je suis arrivée, j’suis en crush avec toi… » et tu ne la lâches pas des yeux, comme si tu voulais la manger toute crue.
  • (rire) Mais j’adoooore, j’imagine tellement sa tête !
  • N’oublie surtout pas d’attendre un peu quand tu la fixes, histoire de créer une sorte de suspens, tu vois ?
  • Mais oui, trop bien !!!
  • Allez, on fait comme si j’étais Iolana, ok ? histoire de te préparer un peu.
  • Dac

A plusieurs reprises, je suis devenue la Iolana qui cherchait à déstabiliser Axelle. Sur tous les tons, j’ai lui ai inventé des crushs avec des élèves, des surveillants, et même avec le chef d’établissement. À chaque fois, Axelle a répondu en jouant l’amoureuse transie, jusqu’à se sentir prête à le faire avec la vraie Iolana.

Ce qui est finalement très fâcheux, c’est qu’elle n’a pas pu le faire, alors qu’elle était si prête.

Trois jours après notre entretien, Axelle était assise sur un banc avec Naomi quand elle a vu s’approcher Iolana et ses amis. Axelle a fixé Iolana dans les yeux, cils papillonnants et rose aux joues. Iolana s’est assise à côté d’Axelle et n’a pas eu d’autres sujets de conversation que l’interro d’anglais et la course d’orientation en EPS par ce temps glacial… Iolana n’a plus jamais parlé de crush à Axelle. Axelle a passé une année scolaire relativement tranquille, sans pour autant créer de liens amicaux très forts dans ce collège. Elle a rejoint le lycée avec enthousiasme, convaincue qu’elle y trouverait des potes « plus matures », et peut-être même un crush…

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