Les précieuses

Il n’est pas rare de trouver, dans la cour de récréation d’un collège, des rassemblements de précieuses. Elles évoluent par petites dizaines et semblent avoir un pouvoir d’attraction sur tous les autres cailloux de la cour. Ils approchent, la mine fascinée, et essaient de se faire remarquer par les précieuses. Malheureusement, ces dernières ne les voient pas, trop occupées à admirer la plus brillante d’entre elles, qui se trouve généralement au centre du groupe. Cette précieuse-là gouverne toutes les autres. Aucune parole ne peut être prononcée sans son accord. Toute opposition, même simplement suggérée, est immédiatement sanctionnée. La mise à l’écart de l’insolente est la sentence la plus courante. Elle peut durer de quelques heures à quelques jours. La précieuse ainsi condamnée n’a de cesse de réintégrer le groupe, craignant de perdre son éclat en restant loin des autres.

Dans le collège où j’exerçais cette année-là, un groupe de précieuses de 4ème était particulièrement visible dans la cour. La précieuse centrale, Cristal, affichait un rayonnement éblouissant, presque aveuglant pour nous les adultes (les adolescents semblent être équipés d’un filtre leur permettant de supporter cette intensité). Impossible pour nous de distinguer d’autres points lumineux dans la cour.

Mi-octobre, Perle était arrivée dans la classe de nos précieuses de 4ème, suite à un déménagement (les parents sont parfois d’affreux tortionnaires). Habituée aux groupes de précieuses, elle s’était immédiatement rapprochée de Cristal et ses satellites, espérant rapidement être admise dans leur ronde. C’était extrêmement important pour elle puisque cela lui garantissait sécurité et confort. Il n’existe rien de plus effrayant pour un.e collégien.ne que de déambuler seul.e dans la cour, ou de déjeuner seul.e au réfectoire. Au mieux vous devenez un fantôme, et plus personne ne vous adresse le moindre regard, au pire, certains vous identifie comme une cible facile, et viennent régulièrement vous accorder une attention bien malveillante. Perle avait donc fait de son mieux pour être adoubée par Cristal. Après quelques jours de mise à l’épreuve, elle avait gagné l’amitié des courtisanes de Cristal, un peu trop au goût de cette dernière qui, craignant de perdre son aura, avait décrété un jeudi matin que Perle ne méritait pas sa place au sein de sa galaxie.

Pendant des semaines, Perle avait essayé plusieurs stratégies pour se faire accepter, sans succès. Au bout d’un moment, elle avait renoncé, et commencé sa vie de « nouvelle qui ne s’intègre pas ». C’était très dur, il faut savoir que les décisions de la reine des précieuses ont le pouvoir d’influencer le comportement de tous les autres cailloux d’une classe. Personne ne s’approchait donc de Perle. Parfois, les adultes intervenaient pour « aider » Perle à s’intégrer, mais cela l’isolait encore plus. Ambre, que cette situation attristait un peu, avait un jour proposé qu’on laisse Perle s’installer exceptionnellement à leur table de précieuses, une seule fois.

L’air s’était figé, chaque précieuse avait retenu son souffle, attendant la réponse de Cristal, qui ne s’était pas faite attendre :

  • Bah vas-y toi, vas faire ton assistante sociale pour les sans-amis ! 

 Puis elle l’avait plantée là, au milieu du réfectoire, suivie par toutes les autres précieuses.

Ambre était passée directement à la plonge, vidant son plateau sans y avoir touché. Elle avait osé contredire Cristal, et évaluait sa condamnation à 4 jours de mise à l’écart, c’était inconfortable, mais cela ne durerait pas. Elle ne s’était pas rapprochée de Perle car elle aurait alors pris le risque d’être exclue pour toujours. Elle avait préféré attendre patiemment. Le matin du 5ème jour, elle avait rejoint les précieuses, et tendu la joue à Ruby pour la saluer. Cette dernière avait détourné la tête, et Cristal, qui n’avait rien manqué de la scène, avait dit à Ambre :

  • Il y a des sans-amis qui attendent ton aide là-bas Ambre, tu devrais aller les voir, nous ça va, on n’a pas besoin d’assistante sociale.

Ambre ne comprenait pas, elle avait pourtant respecté le protocole, accepté la punition… Elle s’était éloignée en se disant que c’était sans doute trop tôt, qu’elle retenterait sa chance le lendemain. Malheureusement, le scénario s’était répété le lendemain, et les jours suivants. Elle avait cherché des explications, fait des promesses, supplié, mais Cristal était catégorique :

  • On n’a pas besoin de toi ici… Tu fais pitié comme tes sans-amis… Va chercher du boulot au secours populaire et laisse-nous tranquilles… 

À mesure qu’Ambre courbait l’échine pour redevenir une précieuse, le pouvoir de Cristal sur le groupe se renforçait. Aucune des précieuses n’oserait plus jamais remettre en question ses décisions.

Un jour, Perle s’était assise à côté d’Ambre :

  • Je suis vraiment désolée, à cause de moi les filles ne veulent plus de toi…
  • Mon nouveau surnom c’est mère Teresa… La semaine dernière c’était sœur Emmanuelle…
  • C’est vraiment nul. 
  • Moi j’ai fait quelque chose pour que tout ça arrive, toi tu n’avais rien fait.
  • Et si tu faisais exactement ce qu’elle te reproche ?
  • Quoi ? Aider les sans-amis ? Je vois pas trop comment faire, ce serait bizarre… Et j’ai pas envie de me taper l’affiche encore plus.
  • C’est clair… Dans mon ancien collège, on avait monté un projet de solidarité, on pourrait faire ça ici tu crois ?
  • Genre une collecte ?
  • Yep ! C’est bientôt Noël en plus
  • Chanmé ! On va en parler à la CPE ?
  • OK…

Deux semaines plus tard, Ambre et Perle avaient rassemblé plusieurs élèves autour d’un projet de collecte de jouets en partenariat avec une association. C’était un vrai succès. Il faut savoir que les précieuses apprécient particulièrement tout ce qui peut les mettre en valeur, elles aiment être sous le feu des projecteurs. Cristal avait donc envoyé une de ses admiratrices auprès d’Ambre et de Perle :

  • C’est trop bien ce que vous faites, on peut venir vous aider ?

Ambre avait jeté un coup d’œil à Perle :

  • Merci Jade, c’est plus fort que moi tu sais, c’est mon côté mère Teresa… D’ailleurs tu pourras remercier Cristal de ma part ? Grâce à elle j’ai pris conscience de mon penchant humanitaire.
  • Ouais, cool ! Mais du coup, on peut participer ?
  • Franchement, tu sais, c’est dur de s’occuper des autres, et vachement fatiguant, je ne voudrais pas infliger un truc comme ça à Cristal, en plus c’est un peu salissant aussi, ça serait trop la honte pour elle. Mais merci d’avoir proposé ! Bisous, Bisous !

La courtisane était repartie bredouille auprès de sa reine, qui avait sévèrement sanctionné son échec. L’intensité du rayonnement de Cristal avait commencé à diminuer légèrement. Désormais, dans ce collège, les adultes peuvent voir d’autres sources lumineuses éclairer la cour un peu partout…  

Respect my authority !

Lorsqu’on intègre un nouvel établissement, qui plus est lorsqu’on l’intègre en tant que CPE, il y a dans la tête de chaque collègue cette question considérée comme cruciale au sein de l’Éducation Nationale : « va-t-il.elle se faire respecter par les élèves ? ». La question de l’autorité est à la fois obsessionnelle et tabou. Autant vous dire que quand ils m’ont vue débarquer en 2002, fraîchement diplômée, 25 ans, 1m62, bouille ronde souriante, ils se sont dit : « aïe, on est dans le pétrin ! ».

Lorsqu’on intègre un nouvel établissement, surtout en début de carrière, les conseils sont nombreux : Sois très sévère au début, et relâche le cadre ensuite. Ne souris pas, ne sois pas trop sympa. Ils vont te tester, méfie-toi ! Ne lâche jamais, tu dois toujours avoir le dernier mot. On n’est pas là pour les aimer, ne montre pas ce que tu ressens…

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre que le plus important pour se faire respecter par une meute d’adolescents, c’est la congruence. Pendant longtemps mes émotions et mes actions n’étaient pas alignées, parce que je voulais correspondre à un modèle attendu de CPE. C’était très souffrant, au point de me dire que je n’étais pas à ma place. Cette lutte intérieure digne des plus violents combats de vikings m’épuisait, et j’avais l’impression d’être constamment en échec. Le modèle de CPE auquel je pensais devoir correspondre ne me convenait pas, mais je ne réussissais pas à assumer mes propres positions. Alors je réprimandais des collégiennes sur leurs tenues jugées trop peu couvrantes en me demandant pourquoi je le faisais, je mettais des retenues que je pensais inutiles, je râlais sur des élèves dès le matin pour les empêcher de prendre 5 minutes avec les copains avant d’entrer au collège alors qu’ils ne dérangeaient personne et étaient à l’heure en classe…

Et puis il y a eu cette fois où ma fille, devenue adolescente et féministe revendiquée, m’a questionnée sur mes réprimandes aux jeunes filles en crop top. Intransigeante dans ses arguments, elle m’a permis de me rendre compte que je détestais faire cela. Alors pourquoi le faire ? J’ai donc décidé que je ne jouerai plus ce rôle, libre à chaque adulte de l’établissement que ces tenues choqueraient de faire eux-mêmes la réprimande. J’ai bien vu l’incompréhension dans le regard de la surveillante qui venait me signaler la tenue d’une collégienne, j’ai lu sa désapprobation, mais j’ai aussi ressenti un profond soulagement, mes idées s’alignaient enfin avec mes paroles. A compter de ce moment-là, je n’en ai fait qu’à ma tête, j’ai pleuré avec une élève dans mon bureau parce que son histoire me touchait, j’ai dansé avec des élèves dans la cour, et j’en ai même serré dans mes bras. Désormais, quand je réprimande, je le fais parce que je l’ai décidé, et pas parce qu’on l’attend de moi.  

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre que le contrôle absolu de moi-même et des autres me conduisait à une telle rigidité que je risquais de me briser.  La question de l’autorité en établissement scolaire génère une dose incroyable de crispation. L’autorité, c’est un peu comme un trousseau de clefs qu’on nous donnerait avec le concours. Toutes les clefs se ressemblent, elles sont grises. Elles sont censées nous permettre d’ouvrir les bonnes portes en cas de difficultés avec les élèves. Plusieurs d’entre nous ont une peur dévorante de les perdre, alors ils gardent la main crispée sur ce trousseau, ce qui n’est pas très pratique, et plutôt fatiguant. Bien entendu, les élèves cherchent continuellement à nous voler quelques clefs, voire le trousseau entier… Je n’aimais pas ces clefs, moi j’en avais d’autres, de formes et de couleurs variées. Je m’efforçais de les cacher en présence de mes collègues, je les sortais uniquement quand j’étais avec un élève dans mon bureau. J’étais frustrée qu’on m’oblige à utiliser les clefs grises, je nourrissais la prophétie auto-réalisatrice de leur inefficacité, donc elles ne fonctionnaient jamais, bien entendu.  Je jugeais ceux qui n’utilisaient que les clefs grises, et j’étais en colère qu’on me juge pour avoir utilisé les miennes.

Et puis il y a eu cette fois où les collégiens m’ont poussée à sortir mes clefs multicolores devant toute la communauté scolaire. Dans ce collège, en fin d’année, les élèves avaient envie de relâcher la pression. Ils voulaient se déguiser, faire la fête dans la cour, avoir quelques jours de congés révisions avant le brevet. A tout ce qu’ils demandaient, les adultes répondaient non. Les surveillants m’avaient expliqué que les élèves, mécontents à cause de ces refus systématiques, menaçaient de « faire des sit-in dans la cour » à chaque récréation, et qu’il fallait les en empêcher. Un jour, l’impensable est arrivé. À 10H10, la sonnerie a retenti, marquant la fin de la récréation, les élèves se sont regroupés dans un coin de la cour (en face de la salle des profs) et comme une vague sur l’océan, ils se sont tous assis. Tous les regards se sont tournés vers moi, je me suis sentie minuscule. Que devais-je faire ? Hurler sur la foule ? Les prendre un par un pour les conduire dans leur salle ? N’ayant dans mes tiroirs aucune grenade de désencerclement, je me suis avancée vers les 680 ados assis qui commençaient à me huer, je me suis arrêtée à quelques mètres d’eux, et je me suis assise face à eux. Quelques sifflements se sont transformés en rires et en applaudissements. Ce jour-là, j’ai échoué le test de la bonne CPE auprès de plusieurs collègues, et j’en ai surpris d’autres. Les élèves ne sont pas retournés en cours de la matinée, mais nous avons commencé à construire des projets pour l’année suivante.

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre qu’en allant réprimander une classe qui refusait d’obéir à un collègue (souvent à la demande de ce dernier), j’aggravais une relation déjà bien abîmée, en renforçant des comportements négatifs. Je l’ai fait, plusieurs fois, et à chaque fois, le bénéfice de mon intervention ne durait que quelques minutes. À chaque fois j’avais déforcé mon collègue en envoyant ce message aux élèves : « vous avez tellement raison de vous en prendre à ce professeur, regardez, il n’est pas capable de vous gérer, il faut que je vienne faire autorité à sa place ». Certains collègues pensaient que je n’étais pas assez convaincante, que je ne faisais pas suffisamment peur aux élèves, que je n’étais pas solidaire. Je cachais ma conviction absolue que pour aider efficacement un collègue, je devais agir dans les coulisses, me transformer en souffleuse dans la scène qui se jouait entre l’adulte et le groupe d’adolescents.

Et puis il y a eu cette fois où une surveillante est venue me chercher pour me dire que notre terreur du moment, Elio, avait abusé de toute la patience dont pouvait faire preuve M Marnaud, professeur de mathématiques, que ce dernier avait donc décidé de l’exclure de classe, mais qu’Elio refusait de quitter la salle, empêchant le cours de se dérouler. Il était comme ça Elio, sa devise aurait pu être « je ferai systématiquement l’opposé de ce que l’adulte dira ». Lorsqu’un enseignant lui signifiait qu’il résisterait et le garderait en classe coûte que coûte, Elio mettait en place des stratégies de sabotage si puissantes que le professeur finissait par craquer. Elio partait, la mine victorieuse. Ce jour-là, mon collègue, qui voulait vraiment avancer sur le théorème de Pythagore, n’avait pas résisté très longtemps et avait donc pris la décision d’exclure Elio au bout de 15mn de pitreries. Devant le refus d’obéir d’Elio, M Marnaud avait envoyé chercher une surveillante, qui n’avait pas eu plus de succès. Une deuxième surveillante était intervenue, mais Elio refusait toujours de bouger. Même ses camarades de classe lui demandaient de partir, ce qui augmentait son désir de rester. Lorsque je me suis présentée à la porte de la salle 106, Elio a souri en se demandant ce que j’allais bien pouvoir faire de plus. J’ai souri à mon tour en m’adressant à lui assez fort pour que tous les élèves entendent : « bah alors chouchou, tu voulais que je vienne faire des maths avec toi ? D’accord pas de souci, j’ai bien besoin de réviser Pythagore en plus ! ». Je suis allée m’asseoir à côté d’Elio en invitant M Marnaud à poursuivre son cours. Interloqué, chouchou a hésité un moment sur l’attitude à adopter, puis s’est levé, a pris ses affaires, et est sorti en râlant « collège de merde ». Je suis toujours nulle en Pythagore…

Camille et les géants

La rentrée s’était pourtant bien passée. Camille s’était retrouvée dans la même classe que Lou et Abby, Mme Dimon la professeure principale avait l’air super sympa et il y avait eu des frites à la cantine.

Le lendemain, tous les élèves étaient présents. Camille s’était rangée sur l’emplacement des 6B avec Lou et Abby, et avait levé les yeux sur la cour. Elle avait senti une boule se former au fond de son estomac en voyant la marée humaine constituée par les élèves. Elle se sentait si petite à côté de tous ces géants. Maman n’avait peut-être pas tort en disant que ce collège était trop grand. Papa et maman s’était souvent disputés à cause de ça l’année dernière. Maman disait à papa que ce collège avait mauvaise réputation. Papa lui répondait qu’il avait fait toute sa scolarité dans ces établissements publics à la mauvaise réputation, qu’il avait eu des profs supers, et des amis formidables. Maman ajoutait que Camille était bien plus fragile que lui, mais elle avait fini par céder.

À 10h, en sortant de la salle de maths, un géant très pressé d’aller en récréation avait bousculé Camille dans l’escalier. Son cœur s’était figé quand il avait tourné vers elle un regard plein de reproches, et marmonné « vas-y, bouge ! ». Le lendemain, Camille avait senti ses jambes s’engourdir à l’entrée du réfectoire rempli de géants, elle avait fixé ses yeux sur Lou et Abby pour ne plus les voir et traverser la salle sans s’évanouir. Les filles n’avaient pas terminé leur tarte aux pommes quand trois géantes s’étaient arrêtées devant leur table et leur avaient fait signe de partir. Camille avait serré les lèvres pour ne pas vomir.

À partir de ce jour, Camille avait construit une prison dans sa tête, avec une porte blindée. Lorsqu’elle allait au collège et qu’un géant la regardait, lui parlait ou la bousculait, elle le mettait dans sa prison pour le faire disparaître et ne plus jamais y penser. Lorsqu’elle était hors du collège, Camille essayait de faire comme si les géants n’existaient pas, mais elle n’arrivait pas à les oublier. Ils étaient là, tapis au fond de leur prison, élaborant des plans pour s’échapper. Ils faisaient beaucoup de bruit la nuit pour la tenir éveillée, et lui donnaient la nausée pour l’empêcher de prendre son petit déjeuner.

Camille avait questionné Lou et Abby qui ne semblaient pas craindre les géants. Abby avait répondu « mais non, ils font les malins, mais en vrai ils sont sympas, t’inquiètes pas » et Lou lui avait dit qu’à son avis les 3èmes se fichaient complètement des petits 6èmes, alors, elle, elle se fichait aussi des 3èmes. Les paroles de ses deux amies, qui se voulaient rassurantes, avaient bizarrement donné beaucoup d’énergie et de force aux géants qui s’étaient mis à pousser sur la porte blindée pour l’ouvrir. Alors Camille avait ajouté une chaîne et un gros cadenas.

Plus les jours passaient, plus le trajet pour aller au collège devenait difficile. Elle sentait la porte blindée trembler à chacun de ses pas, et devait se concentrer pour la garder fermée. Les géants poussaient de plus en plus fort, et un matin, persuadée qu’ils allaient finir par l’ouvrir, Camille avait fait demi-tour. Maman avait cru son excuse et Camille avait passé la journée à surveiller la porte, en bougeant le moins possible. Le jour suivant, au moment de quitter la maison, un géant s’était jeté sur la porte blindée. Camille, paniquée, était retournée dans sa chambre et avait passé la journée à surveiller la porte de la prison, en bougeant le moins possible. Papa n’avait pas cru son excuse cette fois et lui avait dit « on parlera de ça ce soir ! ».

Maman avait posé un milliard de questions à Camille et avait crié sur papa : « ton collège public a déclenché une phobie scolaire chez notre fille ! ». Le lendemain, ils avaient pris rendez-vous avec Mme Dimon et La CPE. Maman était en colère, elle voulait savoir ce qui avait traumatisé sa fille. Ils ne pouvaient pas deviner que des géants terrifiants étaient enfermés dans la prison de Camille, qu’ils étaient de plus en plus grands et forts et qu’elle s’épuisait à garder la porte blindée fermée.

Mme Dimon et la CPE avaient longuement interrogé Camille, et les autres élèves de la classe, Maman avait fini par comprendre que la peur de Camille ne reposait sur aucun fait particulier. Les adultes avaient alors mis en place tout un tas de stratégies pour rassurer Camille. Le matin, papa accompagnait Camille jusqu’au portail et une surveillante prenait le relais. Ils n’arrêtaient pas de la réconforter, ils essayaient de la distraire, ils lui avaient donné un gaz soporifique que Camille avait diffusé sous la porte blindée. Les géants s’étaient assoupis, et Camille se sentait mieux. Au bout d’une dizaine de jours, papa avait félicité Camille et lui avait expliqué qu’il ne pourrait plus l’accompagner tous les jours au collège. Elle avait entendu un géant bailler derrière la porte blindée, et la boule dans son estomac était revenue. Elle avait souri à papa en lui demandant s’il pouvait quand même l’accompagner de temps en temps, il avait répondu « bien entendu ma cacahouète ».

Et puis un jour, Camille s’était immobilisée devant le portail. Pour réussir à ne pas entendre les grognements des géants dans leur prison, elle avait répété pendant tout le trajet « tout ira bien, ils ne peuvent rien te faire, la porte est blindée ». La surveillante lui parlait mais Camille n’entendait pas, elle avait essayé de la prendre par la main pour la faire entrer, mais Camille était bloquée, raide comme un piquet. La surveillante avait demandé à un élève d’aller chercher la CPE.

La CPE était restée à côté de Camille sans rien dire pendant que les élèves continuaient à entrer. Elles s’étaient finalement retrouvées toutes les deux à regarder l’entrée vide du collège. Au bout d’un moment, la CPE avait demandé à Camille si elle voulait bien l’accompagner dans son bureau maintenant que tous les autres élèves étaient rentrés. Camille avait suivi la CPE, convaincue que la porte de la prison allait exploser et que les géants allaient tous s’échapper. Elle avait fondu en larmes en entrant dans le bureau. Lorsque toutes les larmes s’étaient taries, Camille avait raconté à la CPE la marée humaine, les géants, le réfectoire, la prison et la porte blindée.

« Camille, ma jolie, tu dois être tellement épuisée ! Je comprends que tu aies peur, un géant c’est effrayant, et en plus ici, il y en a plein ! Il pourrait se passer tout un tas de choses désagréables avec eux, ils ne sont pas toujours sympathiques, et peuvent très mal se comporter. Le problème, c’est que les enfermer dans ta prison les a rendu encore plus grands et forts. C’est comme ça avec la peur, lorsqu’on refuse de regarder la chose qui nous fait peur, elle devient monstrueuse et finit par nous étouffer.  On peut faire diminuer la peur, mais c’est super difficile parce qu’il faut la regarder dans les yeux, il faut l’affronter. Je suis vraiment désolée de te le demander, parce que je sais que ce sera très dur pour toi, mais je voudrais que tu imagines toutes les choses horribles qui pourraient se passer avec les géants. »

C’était un vrai soulagement pour Camille que quelqu’un lui dise qu’elle avait toutes les raisons d’avoir peur des géants. Elle a rassemblé tout son courage et a commencé par ôter le gros cadenas et la chaîne, puis elle a déverrouillé les serrures, et a ouvert la porte. Une dizaine de géants se tenaient debout en face d’elle. A sa grande stupéfaction, ils n’étaient pas plus grand que papa. Camille a pris le temps de les observer, luttant contre son envie de détourner le regard. Trois d’entre eux discutaient ensemble, un autre pianotait sur son portable, celui-ci se regardait dans un miroir et perçait ses boutons, le plus grand la fixait. Elle lui a rendu son regard. Il s’est avancé. Elle n’a pas bougé. Il s’est arrêté à sa hauteur, lui a donné un coup d’épaule, a marmonné « vas-y, bouge ! », et il est parti. Les autres l’ont suivi sans même la voir.

Camille a toujours peur des géants, mais ils ne font plus de bruit la nuit pour la tenir éveillée, et ne lui donnent plus la nausée pour l’empêcher de prendre son petit déjeuner. Elle a remplacé la prison dans sa tête par une pièce qui ressemble à la salle du foyer du collège, avec des canapés et un babyfoot. Parfois, elle y conduit un géant pour pouvoir l’observer en détail, et puis il part, la porte n’est jamais verrouillée.

Les cadeaux pourris

Je m’appelle Zafia, je suis en 5ème3, on dit de moi que je suis une fille irréprochable. C’est comme ça, dans ma famille, on respecte les règles, on ne ment pas, on ne trahit jamais. À mes côtés, vous cheminerez dans la bonne direction, celle du devoir accompli et du respect des consignes. Avec moi, vos secrets seront bien gardés, je ne connais pas la définition du mot hypocrisie. Bizarrement, je n’ai pas beaucoup d’amis, cela me rend parfois un peu triste, mais comme dit maman « Ce n’est pas grave, il vaut mieux être seule que mal accompagnée, ils doivent gagner en maturité pour te mériter ma chérie ». Aujourd’hui, Les surveillants ont distribué les casiers en insistant bien sur la nécessité de prendre grand soin de ce matériel mis à disposition par le collège. Un casier est personnel, il ne doit pas être partagé, ou utilisé par une autre personne que son locataire de l’année. J’ai très vite installé mon cadenas sur la porte du casier N° 38, bien décidée à choyer cet espace tout personnel qui ne pourra pas être envahi et dégradé par les autres, puisque c’est interdit. Dans la classe il y a un élève qui fait n’importe quoi, il s’appelle Maxence et passe son temps à contredire les profs, et à discuter chaque point du règlement intérieur. Je me méfie de lui, il adore jouer avec les gens, les embêter et les mettre mal à l’aise.

Je m’appelle Maxence, je suis en 5ème3. On dit de moi que je suis un garçon irrespectueux. J’aime jouer avec les gens, avec leurs contradictions, c’est très satisfaisant de déstabiliser les adultes. Aujourd’hui, les surveillants ont distribué les casiers, en insistant bien sur le fait qu’ils sont personnels blablabla… Les casiers sont pour moi des territoires infinis d’exploration et de découvertes. Je suis devenu un expert en crochetage de cadenas, à code ou à clé, aucun ne me résiste. Je ne cherche pas spécialement à voler des objets qui appartiennent aux autres, éventuellement un petit bonbon lorsque je tombe sur un paquet complet. Moi, ce que j’aime, c’est perturber les autres et les regarder s’embrouiller. Par exemple, je déplace des objets d’un casier à un autre, ou j’en cache certains que je remets à leur place au bout de quelques jours.  Mes copains disent que je suis bizarre, mais je suis le boss, aucun n’a assez de cran pour oser faire tout ça. Dans la classe, il y a une élève qui s’appelle Zafia, c’est un exemplaire assez fascinant. Elle respire la droiture, et l’obéissance. Comment peut-elle survivre dans un collège avec tous ces principes ? Je suis sûre que je suis capable de fissurer cette armure d’honorabilité.

Un jour en ouvrant mon casier j’y ai trouvé un objet qui ne m’appartenait pas, une trousse, je n’ai pas compris, je l’avais dans la main quand j’ai entendu Mya hurler derrière moi « mais Zafia, c’est ma trousse ! Pourquoi elle est dans ton casier ? ». Je n’ai pas su quoi lui répondre, je n’ai pas aimé la manière dont elle m’a regardée, j’étais très gênée. Les semaines suivantes, ça a recommencé, jusqu’à trois fois dans la même semaine, une écharpe, un bonnet, une calculatrice, un agenda… Les autres ont commencé à me traiter de voleuse. J’ai essayé de leur expliquer que jamais je ne ferai ça, mais ils ne m’ont pas crue. Un jour, je me suis cachée dans un coin du préau pour savoir qui faisait ça. J’avais raison de me méfier, j’ai vu Maxence cacher un cahier dans mon casier.

La tête de Zafia quand elle a trouvé la trousse dans son casier ! c’était hilarant. Avec les copains, on l’a regardée en se marrant depuis le coin du préau. Mya a crié sur elle quand elle a vu sa trousse, un surveillant lui a dit de se calmer et a demandé à Zafia si ça allait, elle était toute rouge. Alors j’ai continué, jusqu’à trois fois dans la même semaine. C’est devenu encore plus amusant quand les autres ont commencé à la traiter de voleuse. Zafia, honteuse, a minablement cherché à se défendre « mais non, je ne suis pas une voleuse, gnagnagna… », ce qui a plutôt aggravé son cas. La regarder s’embourber dans ses tentatives d’explications était réjouissant. Elle est tellement exemplaire que jamais elle ne saura trouver un moyen de se défendre à part alerter les adultes, et comme elle ne peut rien prouver, ils ne pourront rien faire.

J’étais furieuse, j’ai dit aux surveillants que j’avais vu Maxence mettre un cahier dans mon casier, ils sont allés lui demander pourquoi il faisait ça. Maxence a dit que j’avais dû confondre avec quelqu’un d’autre. Les surveillants m’ont dit qu’ils étaient désolés mais que sans preuve, ils ne pouvaient rien faire. J’étais hors de moi, alors je suis allée en parler à la CPE, il fallait que justice soit faite ! La CPE était bizarrement encore plus énervée que moi, elle m’a dit qu’elle en avait marre de ces élèves qui empoisonnaient la vie des autres sans jamais se faire attraper. Elle aurait bien envoyé Maxence à Poudlard chez les Serpentards, à la place elle allait le convoquer pour lui dire ce qu’elle pensait de son comportement et après elle le mettrait en retenue tous les soirs jusqu’aux vacances, même s’il continuait à nier ! Je ne l’avais jamais vu dans cet état. Je l’ai remerciée et puis je lui ai dit que même si j’aimais bien l’idée qu’il soit puni jusqu’aux vacances, je croyais bien qu’il s’en fichait un peu des retenues. J’avais envie qu’il se sente ridicule devant ses copains, lui qui se croyait le plus fort et intouchable, mais je ne savais pas comment faire. La CPE m’a raconté l’histoire d’un élève de 4ème qui s’appelait Samir et de la stratégie qu’il avait mis en place pour que Tom arrête de se moquer de lui. J’ai bien aimé cette histoire.

Zafia a dit aux surveillants qu’elle m’avait vu mettre le cahier de Louis dans son casier, ils m’ont questionné bien entendu, mais elle ne pouvait pas prouver que c’était moi. J’ai vu Zafia sortir du bureau de la CPE. Je suis sûr que je vais être convoqué, ils peuvent bien me mettre des heures de retenue, je m’en fiche. Ce matin, j’ai mis la réquerre de Maëlys dans le casier de Zafia. J’ai choisi Maëlys parce qu’elle est hyper agressive avec les autres, cela promettait d’être explosif. Avec les copains, on s’est installés à notre poste d’observation. Zafia est arrivée, je l’ai vue serrer les dents et hésiter à ouvrir son casier, la main tremblante. Plusieurs élèves de la classe l’observaient. Elle a pris une grande respiration quand elle a vu la réquerre, et puis il s’est passé un truc bizarre. Elle s’est avancée vers moi avec la réquerre à la main, et elle a dit « Maxence, une réquerre n’est pas un cadeau qu’on fait à la fille dont on est amoureux ! C’est complètement ridicule. La prochaine fois, offre-moi un livre ou des fraises Tagada, mais pas une réquerre ! C’est vraiment un cadeau pourri ! », elle m’a calé la réquerre dans les mains et elle est partie. Je n’ai même pas eu le temps de lui répondre et il a fallu que je mette un taquet à Mayron qui n’arrêtait pas de se marrer en répétant « Maxence est en crush avec Zafia ». En crush avec Zafia ? N’importe quoi !

Il ne s’y attendait pas du tout, j’ai cru que sa mâchoire allait tomber par terre. Les jours suivants, avant d’ouvrir mon casier, à chaque fois, j’ai cherché Maxence du regard dans le préau et je lui ai fait un clin d’œil pour lui montrer que j’étais impatiente de trouver son cadeau. Comme il n’y avait rien, à chaque fois, j’ai pris un air super déçu… Je n’ai plus jamais eu de cadeau pourri.

Espèce endémique

Je fais partie d’une espèce endémique menacée de l’Education Nationale Française. Dans la grande biodiversité qui caractérise les établissements scolaires de France, j’appartiens à un groupe restreint et méconnu, qui cohabite avec des spécimens bien plus connus et reconnus. Ces derniers influent et rayonnent sur tout l’environnement dans lequel nous évoluons. Ce qui est parfois surprenant pour moi, c’est de constater à quel point cette espèce dominante avec laquelle je coexiste méconnaît mes origines, mon parcours et mon rôle. Que dire alors de ceux qui n’habitent pas le même écosystème que nous ?

Dans mon espèce, nous sommes tous différents, certains ont des griffes, et des crocs, d’autres ont développé des systèmes de dissuasion et de persuasion très sophistiqués, certains rugissent, sont toujours en mouvement, d’autres préfèrent observer, et rester discrets… On peut même trouver des spécimens qui mélangent tout ça gaiement ! Nous sommes de moins en moins nombreux, et souvent isolés dans nos espaces de vie, loin de nos semblables. Certains d’entre nous choisissent de rester pendant toute leur période d’activité dans le même biotope, et d’autres, comme moi, en changent régulièrement. L’habitat Education Nationale est constitué de biomes très divers et nous devons nous y adapter. Bien que différents, ces milieux ont tous le même objectif : instruire, enseigner, éduquer « le jeune ».

En vrai, je suis Conseillère Principale d’Education (CPE) depuis presque 20 ans. J’ai exercé dans plusieurs collèges au sein d’académies différentes. Les CPE sont recrutés sur concours national et pour concourir, il faut être en M1 master MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) mention encadrement éducatif. C’est l’INSPE (Institut Nationale Supérieur du Professorat et de l’Education) qui forme les CPE. Les lauréats du concours deviennent stagiaires en établissement (année de M2). Il faut obtenir le master pour être titularisé. C’est donc le même parcours que pour devenir enseignant.

Comme indiqué dans les textes officiels (http://www.education.gouv.fr/cid1069/conseiller-principal-d-education-c.p.e..html), les fonctions des CPE sont exercées sous la responsabilité du chef d’établissement, elles sont réparties principalement dans les trois domaines suivants : Le fonctionnement de l’établissement, la collaboration avec le personnel enseignant (l’espèce dominante… ah ah) et l’animation éducative (si chère à mon ).

Les missions des CPE se situent dans le cadre général de la vie scolaire et contribuent à placer les élèves dans les meilleures conditions possibles pour mener à bien leur scolarité (comme c’est bôôô!).

Dans les établissements scolaires, concrètement, lorsqu’un élève va mal, est malmené, se sent rejeté, en difficulté, parfois il va en parler à un adulte, souvent il n’ose pas car il a peur et n’a pas vraiment confiance… Prenons un établissement où les élèves ont appris que les adultes n’interviendront pas immédiatement et aveuglément dans leur problème, au risque de compliquer encore plus les choses, et qu’ils peuvent donc parler en toute confiance… Vers qui se tournent-ils ? Le plus souvent vers le.la CPE, pas parce que les autres personnels ne sont pas à l’écoute, ou de confiance, mais simplement parce que nous avons le temps et l’espace pour les écouter, et parce qu’à priori, notre parcours de formation nous a un peu (trop peu) donné certains outils pour les aider.

Cependant, officiellement, les personnes ressources sur les questions de souffrances scolaires sont les assistantes sociales. S’il est évident qu’elles ont toutes les compétences et les connaissances nécessaires pour apporter de l’aide aux élèves, elles ne sont pas présentes tous les jours dans les établissements ! Or, c’est dans le suivi au quotidien, dans les échanges formels et informels, les regards croisés au portail, et les deux petits mots prononcés dans le hall que se construit la confiance, ce lien indispensable qui permettra aux élèves de venir chercher de l’aide au moment où c’est difficile.

Alors, oui, c’est vrai, nous sommes une exception française, les CPE n’existent que dans notre pays, et nous représentons un budget sûrement conséquent de l’Education Nationale. Néanmoins, je m’interroge… A une époque où la question de la souffrance des élèves à l’école est omniprésente dans les médias, et puisqu’elle est devenue une priorité nationale, ne faudrait-il pas investir dans cette espèce endémique, la développer et l’outiller un peu mieux pour aider les élèves ?

Le pouvoir de la force

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est gmax-studios-cnjbqleiyiu-unsplash.jpg

Martin est un jeune enseignant de mathématiques affecté au collège de Tatouine depuis quatre ans. Quatre années bien remplies par la création de ses cours et la nécessité de s’adapter à sa nouvelle planète. Il se sent bien, Martin, dans son établissement, il apprécie tout particulièrement les discussions animées avec ses collègues à la cantina de Chalmun, où il a rencontré des Tuskens et des Jawas vraiment sympas. Dans ses classes, l’ambiance est studieuse, il se fait plutôt bien respecter et il termine toujours le programme.

Et puis il y a eu la 5èmeD.

Dès le premier jour, il a senti que la mayonnaise ne prenait pas. Habitué aux Padawan attentifs, il avait l’impression d’être face à une tribu de Hutts, avec à leur tête un Jabba impitoyable bien décidé à prendre le pouvoir (Tom de son vrai nom). Martin a méticuleusement appliqué ce qui avait fonctionné jusque-là lorsqu’une difficulté avait surgi dans une de ses classes :

  • Afficher les règles de la classe sur le mur.
  • Proposer des pauses régulières pour que les élèves puissent un peu « lâcher la vapeur ».
  • Parler avec eux, en groupe ou individuellement pour expliquer et mettre en garde.
  • Faire des contrats.

Martin s’est beaucoup investi pour améliorer le climat de sa classe et réussir à avancer le programme, avec un pourcentage de réussite inférieur ou égal à 2%. Parfois, il a basculé du côté obscur en faisant pleuvoir les heures de retenue et les rapports. Martin déteste se transformer en Dark Vador et de toute façon, il se confronte alors à deux types de réactions chez les élèves de la 5èmeD : Crier à l’injustice ou applaudir ces nouvelles victoires.

Lorsque, vers le mois de novembre, il se décide à en parler à Obi Wan Kenobi, Professeur Principal de la 5èmeD, 25 ans d’expérience, il s’entend répondre : « Ils sont un peu plus agités que les autres, mais ça va je trouve… Lâche rien, ils vont se calmer. » Martin commence alors à s’interroger sur ses compétences d’enseignant.

Il y passe des heures, Martin, la 5èmeD est devenue le sujet principal de ses conversations. Il s’endort 5èmeD, se réveille 5èmeD, se brosse les dents 5èmeD… Il a constamment une brique dans l’estomac. Convaincu par l’efficacité de ses méthodes, et ne sachant pas vraiment quoi faire d’autre, Martin fabrique plus d’affiches, met en place plus de pauses et plus de contrats, mais ce combat l’épuise et le programme n’avance pas.

Un matin de janvier, alors que Martin contemple le ciel blanc en sirotant son café, il prend soudain conscience que peut-être il n’arrivera jamais à obtenir l’obéissance et la mise au travail de la 5èmeD. Qu’adviendrait-il alors ? Devrait-il renoncer à terminer le programme ? Que penseraient ses collègues, sa hiérarchie, les parents ? Cela signifierait-il qu’il n’est pas fait pour le métier d’enseignant ?

Après une inconfortable réflexion de plusieurs jours, Martin décide de puiser dans la Force pour changer radicalement de cap.

Dans un premier temps, il explique à la 5èmeD qu’il comprend que le programme de maths de 5ème ne les intéresse pas puisqu’il le trouve lui-même affreusement ennuyeux. Puis il annonce officiellement la création d’une nouvelle galaxie en salle A14, composée de 3 régions distinctes :

  • Le noyau galactique, à droite, près des baies vitrées sera un espace de travail collectif en maths (aide de Martin sur demande, fiches à disposition).
  • La bordure médiane, à gauche près de la porte d’entrée, sera un espace de travail individuel, ceux qui l’occuperont ne seront pas tenus de faire des maths, et pourront simplement lire ou faire des mots croisés.
  • La bordure extérieure, au fond de la galaxie, sera un espace dédié aux loisirs et au repos.

Chacun pourra choisir où il passe l’heure de maths.

De son côté, Martin restera sur le bras de Tingel, et en profitera pour corriger ses copies ou relire toutes ses BD de Star Wars lorsque les habitants du noyau galactique n’auront pas besoin de lui.

La première semaine, les élèves ont en majorité envahi la bordure extérieure pour parcourir Tik Tok et Instagram, jouer aux cartes et discuter. Martin a corrigé ses copies et lu ses BD en espérant que personne ne viendrait frapper à la porte.

La semaine suivante, quelques élèves sont venus visiter le noyau galactique et Tom-Jabba est venu lui demander s’il pouvait lui emprunter une de ses BD, puis s’est installé dans la bordure médiane. Martin est resté stoïque, tel un maître Jedi.

A la fin de l’année, Martin n’avait pas terminé le programme avec les 5ème D, mais il avait partagé sa passion pour les maths avec des challenges Star Wars et découvert que Tom-Jabba était, lui aussi, fan de Dark Maul. Le dernier jour, les élèves lui ont offert un mug Star Wars dans lequel tous les matins, il sirote désormais son café en contemplant le ciel blanc.

Martin n’a pas renoncé à ses méthodes de gestion de classe qui fonctionnent dans 90% de ses classes. Et pour les futurs 5èmeD, Martin sait dorénavant qu’il peut faire différemment, il lui est même arrivé de « faire différemment » avec les 90%…

Magissons contre les violences scolaires !

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est leo-rivas-shrc2lnaske-unsplash.jpg

Réjouissez-vous, Mesdames et Messieurs, je vais vous révéler la magie de Palo Alto pour aider les élèves en souffrance à l’école…

Tout d’abord, pour intégrer la méthode Palo Alto dans sa pratique en établissement scolaire, il faut utiliser le sortilège du « rigorum précisia ». Il existe en effet une méthodologie précise, une grille stratégique, qui repose sur des principes épistémologiques solides. Les exemples ne sont là que pour illustrer la théorie, et nous permettre de comprendre comment elle peut se conjuguer au sein de l’institution. Chaque individu est unique, sa vision du monde lui est propre, tout comme les émotions qu’il ressent, et ce qu’il a essayé de faire pour résoudre son problème. Il est indispensable d’être rigoureux dans l’utilisation de cette grille stratégique et dans le questionnement de l’élève qui souffre.

Pour lutter contre les violences scolaires en utilisant la méthode de Palo Alto, il faut savoir également pratiquer le sort de « confiancia ségura ». Les solutions proposées aux élèves en souffrance visent à les responsabiliser, les rendre autonomes dans la gestion de leurs relations avec les autres. Ce qui fait souvent peur aux parents. Il est donc nécessaire de gagner leur confiance, principalement en étant honnête avec eux à propos de la réalité d’un établissement scolaire. Si la peur est une émotion qui nous protège au quotidien, elle peut devenir envahissante si nous cherchons à l’éviter. C’est ce que nous faisons lorsque nous tentons de convaincre des parents inquiets que tout est absolument sous contrôle dans nos établissements. Nous leur mentons, et nous augmentons leur peur. Et si un jour, leur enfant est effectivement malmené par d’autres, la peur se transforme en panique, émotion extrême qui pousse souvent à commettre des erreurs (comme aller dire « ses quatre vérités » au coupable…). Les parents nous accordent leur confiance quand leurs émotions sont entendues et qu’ils perçoivent notre engagement.

Dans tous les établissements, et depuis toujours, nous demandons aux élèves de se confier aux adultes lorsqu’ils font face à des difficultés relationnelles. Et dans tous les établissements, depuis toujours, nous constatons qu’ils ne le font généralement pas. Nous découvrons alors, horrifiés, le calvaire vécu par certains dans le plus grand silence. Le problème c’est qu’en parlant aux adultes, ils prennent le risque que ces derniers, avec les meilleures intentions du monde, interviennent auprès des élèves mis en cause. Parfois, cela peut apaiser les choses, mais malheureusement, la plupart du temps, cela les aggrave. Les élèves le savent, et donc se taisent. Afin de gagner la confiance des élèves pour qu’ils se fient aux adultes, il est primordial de leur dire ceci : « Tu peux me parler sans crainte, je ne ferai rien sans ton accord. Si tu décides de me parler, nous déciderons ensuite, ensemble, de la meilleure façon de t’aider à régler ce problème, parce que tu sais mieux que moi ce qui est bon pour toi. »

Palo Alto nécessite en général, et c’est particulièrement valable dans le cadre d’un établissement scolaire, de consommer une bonne dose de la potion « humouris riro ». En effet, si l’on veut apaiser la souffrance, il est indispensable d’injecter de la souplesse, de la dérision et de l’auto-dérision dans les rouages de la relation. À tout moment, « l’autre en face de nous » peut s’emparer d’un de nos points de vulnérabilité pour nous déstabiliser. Et plus nous montrons que nous sommes touchés, plus « l’autre en face de nous » cherche à nous déstabiliser. C’est en jouant avec nos points de vulnérabilité et aussi ceux de « l’autre en face de nous » que nous pouvons stopper le cercle vicieux et rétablir l’équilibre de la relation. Utiliser Palo Alto en établissement scolaire, c’est aider les élèves à fabriquer cette potion. Potion qu’ils pourront ensuite réutiliser à leur guise dans d’autres contextes, et ce, toute leur vie. Il est triste de constater que certains adultes n’ont jamais appris à fabriquer cette potion pourtant très utile… Il n’est jamais trop tard…

Pour finir, et c’est sans aucun doute le point le plus important, l’utilisation en établissement de la méthode de Palo Alto comme outil de gestion des souffrances relationnelles des élèves doit reposer sur le rituel du « formatio obligato ».  Car si les exemples, entendus ou lus, donnent l’impression d’une recette facile à reproduire avec ses ingrédients maison, il n’en est rien. La méthode peut vraiment s’appliquer à tous types de violences (verbales, physiques, dans la cour, sur les réseaux sociaux…) mais il est risqué de se précipiter en pensant avoir compris le principe. On prend des risques à envoyer un élève affronter celui qui a si bien réussi jusqu’à présent à le déstabiliser, sans avoir décortiquée la situation, ses émotions, ses tentatives pour résoudre son problème, et s’il n’a pas pu s’entraîner. L’équilibre de la relation ne pourra être rétabli, et il est même possible que son adversaire soit renforcé et qu’on perde alors la confiance de l’élève qui s’est confié.

Le rire de Samir

  • Samir, regarde l’état de ta main, tu voulais passer à travers le mur ou quoi ?
  • La semaine dernière tu as cassé la porte de ton casier
  • Et celle d’avant, tu as failli te casser un orteil en donnant un coup de pied dans un poteau du préau
  • Samir regarde-moi, que se passe-t-il ?

Lorsque Samir lève ses yeux noirs vers moi, je n’y vois plus l’humour et la bonne humeur qui s’y trouvaient auparavant, je n’y trouve que de la colère, une colère sourde, puissante.

Pour moi, Samir, c’est cet élève de 5ème qui, mi-décembre de l’année précédente, s’était présenté à la porte de mon bureau pour me raconter une blague. Elle était tellement drôle que je l’avais mis au défi de venir m’en raconter une chaque mois, ce qu’il avait fait scrupuleusement, et j’avais ri à chaque fois. Je ne m’étais pas inquiétée quand les blagues avaient cessé, Samir était passé en 4ème, il avait grandi et avait d’autres préoccupations.

Ce jour-là, j’ai compris que ses préoccupations étaient bien moins réjouissantes que ce que j’imaginais.

  • J’ai trop le seum Madame. C’est à cause de Tom. Moi, je casse des trucs pour pas lui casser les dents. Ça a commencé en EPS, quand on faisait cirque, j’ai un peu merdé ma roulade…
  • Samir ton langage !
  • Pardon Madame… Donc j’ai raté ma roulade. C’est pas trop mon truc l’EPS, moi j’préfère tchatcher avec mes potos, et regarder Netflix. Et puis, bon, faut l’dire, j’suis un peu enrobé, pas taillé pour les roulades quoi. J’ai l’habitude qu’on me fasse des remarques sur mon physique, mais en général, j’explique aux gens qu’en vrai je prépare ma future vie de daron au japon, et que là-bas, je serai le boss, les sumos c’est des dieux wallah !
  • Samir ton langage !
  • Pardon Madame… Donc voilà, on rigole et puis c’est fini. C’est ce que j’ai fait au début avec Tom quand il a commencé à me clasher sur mes bourrelets. Sauf que ce teubé ne s’est pas arrêté, au contraire, et toute sa p’tite bande qui rigole derrière, ça me rend fou Madame !
  • Je comprends, c’est vraiment nul tout ça.
  • C’est pas possible, il a mis son cerveau en dépôt-vente ou quoi ce boloss ?
  • On peut se le demander en effet. D’abord, je voulais te dire bravo pour ton autodérision Samir, ils ne sont pas nombreux ceux qui, comme toi, réussissent à court-circuiter les attaques ! Et du coup, tu as fait quoi d’autre quand tu as vu que cela ne marchait pas avec lui ?
  • Au début, j’ai essayé de l’ignorer, je me suis dit qu’il allait se lasser. Mais non… Je suis mad, je ne sais pas comment faire pour qu’il me lâche. Starfoullah, je vais lui casser les dents !
  • Samir ton langage !
  • Pardon Madame…
  • Est-ce que tu pourrais me raconter la dernière fois qu’il t’a clashé, c’était où et quand ? Ce qu’il t’a dit et ce que tu as répondu ?
  • Ah ben c’est pas compliqué, la dernière fois, c’était juste avant que je frappe le mur. On sortait d’espagnol et il venait de faire une de ses blagues foireuses sur mes seins, c’est sa nouvelle passion. Cette fois il a dit que j’en avais plus que la prof d’espagnol.
  • Et tu lui as répondu quoi ?
  • Bah rien, ça sert à rien, d’habitude je serre les dents et les poings, mais là, j’étais trop vénère, et j’ai tapé dans le mur. Ça change tous les jours : « Samir, tu mets du bonnet D ou E ? Samir, arrête de courir, tu vas perdre un sein ! Samir, tu nous fais une petite danse du ventre ? » Il me gâche tout, quand je me tape une barre avec mes potes il arrive et il dit « ouah, tes boobs, ils bougent trop quand tu rigoles, on dirait de la gélatine », alors j’arrête de rire.
  • Ok, mais on dirait que tes seins le troublent beaucoup puisqu’il en parle tout le temps…
  • Ouais, c’est clair, bientôt je vais lui demander s’il veut pas les toucher…
  • Ben pourquoi pas…
  • … (regard en coin)
  • Non parce que pour l’instant plus il rit, moins tu t’amuses, toi. On dirait qu’il a le monopole de la blague, alors que tu es super fort en blague il me semble, tu me l’as prouvé toute l’année dernière.
  • … (petit sourire)
  • Moi je pense que ton idée est super bonne, vu que ton corps semble le fasciner à ce point, joue avec ça, et fais passer le malaise de son côté. Mets-lui la misère des blagues !
  • Madame, votre langage !
  • Pardon Samir… Tu crois que la prochaine fois qu’il approche tu pourrais lui dire par exemple : « ah Tom, tu tombes bien, ce soir, je vais m’acheter un soutif, tu préfères quoi mon p’tit loukoum, dentelle noire ou soie rouge ? »
  • … (yeux écarquillés et rire) C’est dar ! Cheh, il va pas comprendre ce qui lui arrive ! Je vais lui faire des petits effets de bouche en me touchant les tétons aussi ! Et…
  • Ne m’en dis pas plus ! Je pense que tu as compris le principe, je fais confiance à ton imagination pour inventer les meilleures blagues et remettre un peu Tom à sa place. Parce que je ne veux plus jamais que tu me dises que tu t’empêches de rire à cause de lui.

Samir a frappé à ma porte deux semaines après cet entretien :

  • Maadaaame, j’ai pas de blague aujourd’hui, mais je voulais juste vous dire que ça avait trop bien marché, Tom est devenu « la go de Samir » au bout de 3 jours et ça le fait pas marrer du tout. Il a ravalé ses blagues pourries et se tient à bonne distance de moi maintenant. C’est plus la peine de vous inquiéter pour moi, je ne m’empêche plus de rire avec mes potes et je ne casse plus rien.
  • Bravo Samir ! T’es trop un BG !
  • Madame, votre langage !
  • Pardon Samir…

Les jumeaux de Sylvie et la lessive

Le modèle de Palo Alto peut apporter un apaisement des souffrances scolaires, mais il peut aussi aider lorsque la relation parents / ados devient source de frustration et de tension.

Sylvie est maman solo d’une belle paire d’ados jumeaux. Elle occupe également un poste à responsabilités dans une grande entreprise. Elle est incroyable, elle réussit à trouver le temps d’organiser des anniversaires grandioses pour les jumeaux et de leur faire réciter les leçons tous les soirs (branchée H24 sur Pronote). Je la connais bien car elle fait partie des représentants des parents d’élèves. Elle est toujours de bonne humeur et d’un dynamisme débordant (je me suis parfois demandée si elle se droguait…).

Lorsque Sylvie entre dans mon bureau ce jour-là, je la trouve éteinte, ce qui est assez inhabituel. Après avoir fait le tour des « questions des parents », je capte son regard fatigué et lui demande comment ça va « pour de vrai ».

Je vois les larmes gonfler sous ses paupières et elle répond « je suis un peu fatiguée ». « Un peu » pour Sylvie est égal à « je vais m’évanouir de fatigue » pour le reste du monde. Sylvie vient d’accepter une promotion, plus de responsabilités, c’est aussi plus de temps, et une plus grande équipe à manager. Le week-end précédent, elle a donc expliqué aux jumeaux qu’elle aurait désormais besoin d’aide à la maison et qu’ils étaient assez grands pour prendre en charge quelques tâches ménagères, comme lancer une lessive ou débarrasser le lave-vaisselle. Ils ont dit « OKLM » en levant à peine les yeux de leur téléphone mais le linge est resté dans la panière et les assiettes dans le lave-vaisselle. Sylvie a supplié, crié, négocié, ils ont dit « OKLM » mais le linge est resté dans la panière et les assiettes dans le lave-vaisselle… Alors Sylvie a continué de laver, repasser et ranger pour que les jumeaux ne soient pas obligés d’aller au collège en pyjama faute de vêtements propres, réduisant comme peau de chagrin les minutes qui lui restaient pour se reposer et penser à elle et nourrissant une colère sourde contre ses jumeaux, suivie d’un puissant sentiment de culpabilité.

Je lui ai dit que les jumeaux pourraient peut-être lancer une mode en allant en pyjama au collège. Sylvie a pris un air horrifié :

  • Bah non ! 
  • Bah pourquoi ? 
  • Bah vous savez bien quoi…
  • Bah non, je ne sais pas… Vous croyez qu’ils comprendraient que maman n’est pas à leur service ? Que le linge ne se met pas tout seul dans la machine et ne revient pas tout seul propre dans l’armoire ?
  • … Mais vous croyez que je pourrais vraiment faire ça ?
  • Je ne sais pas, qu’est ce qui serait le plus horrible pour vous ? Prendre le temps de lire un bon thriller au lieu de faire la lessive et le repassage, ce qui ferait de vous la mère la plus indigne de l’univers (celle qui contraint ses jumeaux à porter un caleçon sale), ou continuer à vouloir tout gérer parfaitement, au boulot et à la maison (avec l’efficacité qui est la vôtre, vous comblerez les attentes de tout le monde), mais risquer le double burn out, professionnel et parental ?

Sylvie avait bien compris qu’elle alimentait un cercle vicieux qui la vidait de toutes ses forces et qui l’éloignait des jumeaux : « Faites des lessives ! mais si vous ne le faites pas, je le ferai ». Les jumeaux n’avaient aucune raison de modifier leur comportement, pour eux tout allait bien, ils pouvaient scroller en toute tranquillité, demain, les caleçons propres seraient dans l’armoire…

Nous avons passé le reste de notre rendez-vous à trouver des explications aux choses étranges qui pouvaient se produire chez Sylvie :

  • Une lessive qui n’a pas démarré ? Maman a reçu un coup de fil et a oublié « Oups ! Désolée chéri ! tu peux le faire si tu veux »
  • Des vêtements mouillés sur le lit ? Maman allait étendre la lessive et s’est rappelée qu’elle avait oublié son téléphone dans la voiture… « je suis tellement distraite en ce moment, tu peux le faire si tu veux »
  • Des chaussettes sales dans l’armoire ? Maman était en visio avec mamie et a machinalement plié et rangé le linge sale au lieu de le mettre dans la machine « mince, je devrais peut-être aller consulter, c’est bizarre de faire ça, tu ne trouves pas ? Bon allez, je vais faire des crêpes ! »

Les jumeaux ont eu le seum, mais comme ils ne voulaient pas se taper l’affiche au collège et que la daronne était au bout de sa vie, ils sont devenus les thugs de la machine à laver. Askip, Sylvie a du temps pour chiller, c’est chanmé.

Jules et le cartable invisible

La rentrée était déjà loin derrière nous quand les surveillants sont venus me faire part de leur inquiétude à propos d’un élève de 6ème. Depuis plus d’une semaine, chaque jour à 14h, ils trouvaient Jules en train de chercher frénétiquement son cartable. Au début, ils se sont dit qu’il était un peu tête de linotte, puis ils ont cru qu’un copain lui avait fait une blague, mais sentant Jules de plus en plus contrarié et stressé, ils ont commencé à le questionner. A chaque fois, Jules leur a répondu, mâchoire serrée, que ce n’était pas grave.

Après quelques jours de réflexion, Jules a finalement accepté ma proposition d’entretien. Il a gardé les yeux baissés pendant que je lui expliquais que les surveillants se faisaient du souci pour lui. D’après ce qu’ils m’avaient raconté, il semblerait qu’un lutin malin lui cachait son cartable chaque jour, au même moment, ce qui devait être extrêmement pénible pour lui.

Jules a alors froncé les sourcils et m’a répondu que ces lutins-là n’étaient pas malins du tout.

J’ai invité Jules à m’en dire plus sur ces lutins pas malins qui lui empoisonnaient la vie et j’ai découvert qu’il subissait depuis deux ans le rejet de trois garçons, Antoine, Baptiste et Clément. Jules ne savait pas exactement comment les choses avaient commencé, mais il se souvenait qu’il était triste quand les lutins le mettaient à l’écart.

Lorsqu’il s’approchait des autres élèves pour partager les jeux de la cour de récréation, l’un des lutins lui disait de partir « t’es chiant ». Lorsqu’il riait avec un autre petit camarade, l’un des lutins lui disait « t’es nul ».

Jules, qui avait suivi avec attention les actions mises en place dans son école pour lutter contre le harcèlement scolaire, avait fait ce qui était préconisé : Il en avait parlé à ses parents. Sa mère avait interpellé la mère de Baptiste en sortant du judo le mercredi suivant (d’ailleurs, c’était chouette le judo avec Baptiste). La mère de Baptiste avait demandé à son fils de s’expliquer sur ce qui se passait à l’école avec Jules, et Baptiste avait confirmé que Clément n’était pas sympa avec Jules et avait dit qu’il regrettait d’avoir laissé faire.

Lorsque Jules était parti à l’école le lendemain matin, il avait le cœur léger. Les choses allaient forcément s’arranger. Mais cela n’avait pas été le cas du tout. Les lutins avaient commencé à faire tomber les affaires de Jules en n’oubliant jamais de s’excuser juste après. Jules en avait parlé à la maîtresse, qui avait organisé une médiation. Jules avait expliqué, et les lutins avaient tous pris un air vraiment surpris. Ils avaient dit à la maîtresse que Jules se trompait, que s’ils avaient fait tomber ses affaires, ce n’était pas volontaire (la preuve : ils s’étaient excusés !). Antoine avait même dit que le doigt d’honneur de la veille n’était pas pour lui. La maîtresse avait grondé Antoine pour le doigt d’honneur et avait demandé aux garçons de faire un effort pour se respecter et jouer ensemble.

L’arrivée au collège avait donné beaucoup d’espoir à Jules, d’autant plus que ses parents avaient demandé à la Principale de veiller à ce qu’il ne soit pas dans la même classe que les lutins. Il avait été un peu déçu en constatant que Baptiste était quand même dans sa classe mais comme c’était « le moins pire », ce n’était pas si grave.

Jules avait fait connaissance avec de nouveaux copains, et appréciait déjà ses professeurs, mais les problèmes avec les lutins avaient recommencé. Chaque jour, les lutins pas malins lui cachaient son cartable pendant le temps du déjeuner, et chaque jour, il devait le chercher. Un jour, Antoine avait même poussé le bouchon jusqu’à lui dire « tu devrais chercher par ici, il y a une bosse sous les sacs… », et ils avaient tous rigolé.

Jules ne voulait pas entendre parler d’une nouvelle intervention des adultes puisque « ça ne servait à rien ». Alors je lui ai demandé s’il se sentait capable de faire quelque chose d’un peu bizarre pour montrer aux lutins que lui, il était un géant, et qu’un géant, c’est bien plus fort que trois lutins, pas malins, qui plus est.

Je lui ai expliqué qu’en subissant sans rien dire, il les amusait beaucoup. Chaque jour, ils mettaient une pièce dans le distributeur à bonbons en cachant son cartable, et chaque jour, ils savouraient leurs bonbons en le regardant chercher partout son cartable en s’agaçant en silence.

J’ai suggéré à Jules d’adopter une stratégie complètement différente, en les défiant un peu. Il s’agissait de montrer aux lutins qu’il n’était pas dupe, et que puisqu’ils aimaient tellement ce jeu de cache-cache un peu débile (même pour des lutins pas très malins), Jules allait donc les encourager à continuer. Il allait casser le distributeur à bonbons.

Lorsque Jules arriverait à l’emplacement des cartables en fin de matinée il pourrait par exemple leur crier : « Eh les gars, je pose mon cartable là pour que vous puissiez le cacher tout à l’heure ! Amusez-vous bien ! ». Au moment de retourner dans le rang à 14h, il pourrait aussi leur dire : « Bon les gars, va falloir être un peu plus créatif, parce que là, j’ai vraiment pas mis longtemps à trouver mon sac ! »

Nous avons décliné l’idée de plusieurs façons, et imaginé comment pourraient réagir les lutins. Pour la première fois, un sourire s’est dessiné sur le visage de Jules.

Jules eut à répéter plusieurs fois la manigance, essuyant quelques « n’importe quoi, t’es vraiment trop débile, dégage ! » mais les lutins se sont finalement lassés, des lutins vraiment pas malins…

%d blogueurs aiment cette page :