Panique #metoo

Sophie est une élève de 4ème qui a une imagination débordante, elle adore lire, tout type de romans, mais en particulier la science-fiction et l’horreur, c’est une grande fan de Stephen King, tout comme moi.

Un mercredi matin, elle est conduite dans mon bureau par un enseignant. Elle est en pleurs et elle hyperventile. Sophie s’est mise soudainement à suffoquer à la fin d’une séance de prévention contre l’homophobie, sans que personne ne comprenne ce qui avait bien pu se passer.

Le mercredi, c’est notre « journée sans infirmière », comme Sophie est inconsolable et incapable de parler, je décide d’appeler ses parents pour qu’ils viennent la chercher. Son père arrive assez inquiet, c’est la première fois que Sophie fait une crise de ce type. Il repart avec elle pour la conduire chez le médecin.

Deux jours après, il me rappelle pour me dire que le docteur a diagnostiqué à sa fille une anxiété généralisée. Il leur a conseillé un suivi psy, le rendez-vous est prévu dans six semaines. Après une longue discussion à la maison, Sophie a expliqué à ses parents qu’elle se sentait complètement envahie par la peur de se faire un jour agresser sexuellement comme toutes les personnes qui témoignent depuis le #metoo. Elle doit mobiliser toute son énergie pour repousser les scénarios angoissants qui lui viennent en tête.

Après une semaine de repos, Sophie revient et me donne plus de détails sur cette peur panique qui la submerge :

  • Madame, ça fait des mois que je ne me sens pas bien. D’abord, il y a eu le #metoo, c’est dingue toutes ces femmes qui ont été agressées ! Après, il y a eu le #metooinceste, et j’ai lu plein de témoignages horribles de personnes qui avaient été abusées dans leur enfance. Et maintenant il y a le #metoogay ! Alors quand l’animateur sur l’homophobie a raconté les insultes et la violence, j’ai eu l’impression de ne plus pouvoir respirer. J’arrête pas de penser à ce qui pourrait m’arriver, j’ai plein d’histoires horribles dans ma tête. Ya tellement de victimes ! Ça pourrait aussi m’arriver !
  • Ma pauvre, ça doit vraiment être horrible d’avoir tout ça dans la tête, je comprends mieux pourquoi tu as craqué ! Mais du coup, tu fais quoi quand ces scénarios arrivent dans ta tête ?
  • Au début, j’essayais de les chasser en me concentrant sur autre chose, ça me fichait un peu la paix. Le problème c’est qu’aujourd’hui, les pensées arrivent trop vite les unes après les autres, je ne contrôle plus rien, et j’ai de plus en plus de mal à me concentrer pour travailler, et même pour lire.
  • Ça doit vraiment être horrible, et épuisant ! Et tes parents, ils font quoi maintenant qu’ils sont au courant ?
  • Ils sont trop gentils, ils me rassurent tout le temps. Quand ils voient que je « pars dans ma tête », ils me disent « Sophie ! Sophie ! t’es où là ? A quoi tu penses ? ». Mais je peux pas leur raconter, c’est glauque et puis c’est tout mélangé. Comme ils sont choux mes parents, ils me prennent dans leurs bras et ils me disent qu’ils seront toujours là pour me protéger, que rien ne pourra jamais m’arriver…
  • Ils sont vraiment adorables tes parents. En même temps, moi je me dis que tu as toutes les raisons d’avoir peur puisqu’en effet, les prédateurs sexuels existent et qu’ils sévissent tous les jours. Ce qui est complètement flippant. C’est vraiment horrible de se dire qu’on peut un jour se faire agresser par un pervers.
  • Mais carrément !!!!
  • Tu dois voir un psy bientôt, c’est ça ?
  • Oui, dans un mois… C’est dans hyper longtemps !
  • Il pourra sûrement t’aider, mais si tu veux, en attendant, je peux te proposer un exercice pour essayer d’apaiser un peu ta peur. Je crois que si ta peur multiplie les scénarios horribles, c’est parce qu’elle ne se sent pas assez écoutée. En général, la chose qui nous fait peur nous fait encore plus peur si on évite de la regarder, tu vois ?
  • Donc il faut l’affronter, même si c’est terrifiant ? Un peu comme dans les livres du roi de l’horreur ?
  • T’as tout compris, c’est pareil pour toi. Aujourd’hui, quand ta peur t’envoie un scénario de ce qui pourrait t’arriver, tu le regardes un peu, mais pas tout à fait, et paf! Il en arrive un autre, encore plus sinistre. Alors si tu es d’accord, et si tes parents le sont aussi, je te propose d’écrire un journal ultra secret qui pourrait s’appeler « les malheurs de Sophie #metoo ». Il faudrait que tu notes dans ce journal chaque scénario qui arrive dans ta tête, et que tu le développes dans un chapitre entier. Ce ne sera sûrement pas suffisant mais en attendant le rendez-vous avec le psy, cela fera peut-être baisser ta peur juste assez pour que tu réussisses à finir tes contrôles et à lire tranquille.
  • Ok… Mais je peux tout écrire dans ce journal ? Même les détails les plus trashs ?
  • En vrai, il faudrait même que tu deviennes la Stephen King du #metoo.
  • Ok… Je veux bien essayer…
  • Super ! Est-ce que tu peux juste de me laisser le temps de prévenir tes parents parce que c’est un exercice un peu bizarre, et ils risquent de penser que la CPE a perdu la tête…

Les parents de Sophie sont (heureusement pour moi) très réceptifs. Je leur explique la démarche et insiste bien sur le fait que si cet exercice ne leur semble pas adapté il ne faut surtout pas que Sophie le fasse (parce qu’au début elle risque d’être prise d’une frénésie d’écriture, ce qui peut être dur à vivre et inquiétant pour eux). S’ils sont d’accord pour que Sophie essaie de faire cet exercice, pour apaiser les choses jusqu’au rendez-vous psy, je leur demande alors de respecter quelques « consignes » :

  • Arrêter de rassurer Sophie parce que ça a tendance, cette fois-là, à augmenter sa peur (alors que d’habitude ça marche)
  • Lorsqu’ils constatent que Sophie « part dans sa tête », lui suggérer d’aller écrire dans son journal #metoo.
  • Ne JAMAIS lire son journal (parce qu’elle va écrire des choses vraiment horribles qui sont mieux dans son journal que dans sa tête, mais trop dures pour ces pauvres parents).

Sophie a écrit, personne n’a jamais lu ses histoires. Elle est allée chez le psy, mais juste quelques séances, puis elle a dit à ses parents que ça allait. La peur ne l’a pas quittée, et quand elle est un peu trop présente, Sophie ouvre son journal et écrit. Elle n’a pas fait d’autre crise de panique #metoo jusqu’à la fin du collège.

BETTY

Parfois, dans les livres, on tombe sur des illustrations du modèle de Palo Alto. J’en ai débusqué une jolie, alors je la partage avec vous.

Betty, la petite indienne, a subi le racisme, la violence, les moqueries, les brimades, en particulier de la part de Ruthis, sa voisine. Et puis un jour… (Extrait de « BETTY », roman de Tiffany Mc Daniel).

« Un jour, alors que je rentrais d’une ferme à la maison, j’ai croisé Ruthis dans sa décapotable d’un rouge étincelant. Elle s’est arrêtée pour me dire que j’avais de l’herbe dans les cheveux. J’ai continué à marcher. Elle est descendue de voiture pour me suivre à pied.

  • Tu sens la merde, m’a-t-elle lancé en se pinçant le nez. Tu as charrié du fumier, ou quoi ?

Elle marchait à reculons pour pouvoir me faire face.

  • Tu crains pas les coups de soleil, toi, hein ? a-t-elle ricané. Mais c’est sûr que les mouches t’adorent.

Je me suis arrêtée. Avec toute la gentillesse dont j’étais capable, je lui ai dit :

  • Tu es belle Ruthis.
  • Et toi, t’es moche.
  • Tu as de beaux cheveux…
  • Et toi, on dirait du crin, a-t-elle répliqué en croisant les bras.
  • Tu as un beau sourire et de beaux yeux.

Je pensais chaque mot que je disais.

  • Je sais que je suis belle. Comme tu sais que tu ne l’es pas.

Je l’ai enlacée. Elle a gardé les bras croisés, trop surprise pour esquisser le moindre geste.

  • Je te pardonne, Ruthis. Je te pardonne d’avoir fait de l’école un enfer pour moi. De me dire que je suis moche et une ratée. Oui, je te pardonne. Parce qu’un de ces jours, tu auras mauvaise conscience et tu auras envie de me revoir pour pouvoir t’excuser. Seulement, ce jour-là, je serai tellement loin de toi qu’il faudra que tu prennes une fusée pour parvenir jusqu’à moi. Mais on ne laisse pas n’importe qui rejoindre les étoiles. Je te pardonne aujourd’hui, comme ça, plus tard, quand tu te rendras compte que ta vie est horrible et que nous aurions pu être amies tout ce temps, tu sauras au moins que je t’ai survécu.

J’ai relâché mon étreinte et j’ai replace une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Puis je l’ai plantée là, bouche bée. Les mots lui manquaient.

Je suis rentrée à la maison, le sourire aux lèvres tout le long du chemin. »

Crush

Axelle et moi avions un point commun, nous étions arrivées la même année dans ce collège, elle en 3ème et moi en tant que CPE. Toutes deux faisions le même constat par rapport à ce collège semi-rural d’apparence tranquille : L’accueil des nouveaux n’y était pas très chaleureux :

  • Franchement, c’est abusé. J’étais déjà pas hyper motiv’ pour changer de collège en 3ème, mais là, j’ai trop le seum d’avoir quitté mes amis, ils me manquent trop. Je sais que papa n’a pas eu le choix, qu’il ne pouvait pas refuser ce poste, mais c’est chaud quand même…
  • C’est toujours difficile de s’intégrer dans un nouvel établissement, surtout en 3ème.
  • Oui mais c’est pas vraiment ça le problème, je m’étais préparée. Le problème c’est les élèves d’ici, ils sont trop immatures, ils me regardent tous comme si je venais d’une autre planète. Dans mon autre collège, on essayait toujours d’intégrer les nouveaux !
  • Je sais qu’ici les élèves se connaissent depuis le CP, j’ai l’impression qu’ils ont du mal avec tout ce qui est « nouveau ». Personne ne t’a parlé depuis ton arrivée ?
  • Si, Naomi, c’est la seule qui m’a parlé de façon « normale » depuis mon arrivée. Les autres me posent des questions débiles et ricanent entre eux. Ça ne leur pose aucun problème de me laisser manger toute seule à la cantine.
  • Pas franchement mature en effet, et pas très chaleureux…
  • Grave… Et là depuis les vacances de Noël, ils ont un nouveau jeu débile. Ils me déclarent en crush avec n’importe qui, des mecs d’autres classes que je ne connais même pas. Je ne comprends vraiment pas l’intérêt.
  • C’est sans doute une manière d’essayer de te mettre mal à l’aise.
  • Ben c’est clair que ça ne me met pas à l’aise en tout cas…
  • Et ça se passe comment du coup, ils le disent aux garçons ou à toi ?
  • Les mecs je ne sais pas, moi c’est Iolana qui vient me voir tous les deux jours pour me dire « alors Axelle, il paraît que t’es en crush avec machin ? » Antoine, David, ou Jordan, ça change tout le temps, et les autres ricanent comme des abrutis.
  • N’importe quoi, c’est complètement stupide… Et toi tu réponds quoi du coup ?
  • Ben je peux dire quoi en vrai ? Je la regarde, je lève les yeux au ciel, je lui dis que je ne connais même pas les mecs en question, que c’est n’importe quoi…
  • Et j’imagine que tu ne te sens pas hyper bien sur le moment…
  • Ben non, c’est gênant, j’ai l’impression qu’ils essaient de me créer une réputation de tchoin, c’est la hess madame !
  • Tu peux traduire chérie, parce que comme je viens d’un autre siècle moi, j’ai pas bien compris là…
  • (sourire) J’veux dire qu’ils veulent me faire passer pour une fille facile quoi, c’est la loose.
  • Ok, et c’est toujours Iolana qui vient te voir pour te dire ça ?
  • Oui toujours, on dirait que c’est la p’tite cheftaine…
  • Je vois… Je me demande ce qui se passerait si tu lui répondais un truc un peu différent à Iolana…
  • Genre ?
  • Bon ça va te paraître un peu bizarre, mais ce qui pourrait te permette de reprendre la main sur ce qui se passe et de faire en sorte que le malaise change de camp, ce serait de fixer Iolana dans les yeux longuement et langoureusement la prochaine fois qu’elle vient, et de lui dire : « Ben en fait Io, je voulais te le dire, depuis que je suis arrivée, j’suis en crush avec toi… » et tu ne la lâches pas des yeux, comme si tu voulais la manger toute crue.
  • (rire) Mais j’adoooore, j’imagine tellement sa tête !
  • N’oublie surtout pas d’attendre un peu quand tu la fixes, histoire de créer une sorte de suspens, tu vois ?
  • Mais oui, trop bien !!!
  • Allez, on fait comme si j’étais Iolana, ok ? histoire de te préparer un peu.
  • Dac

A plusieurs reprises, je suis devenue la Iolana qui cherchait à déstabiliser Axelle. Sur tous les tons, j’ai lui ai inventé des crushs avec des élèves, des surveillants, et même avec le chef d’établissement. À chaque fois, Axelle a répondu en jouant l’amoureuse transie, jusqu’à se sentir prête à le faire avec la vraie Iolana.

Ce qui est finalement très fâcheux, c’est qu’elle n’a pas pu le faire, alors qu’elle était si prête.

Trois jours après notre entretien, Axelle était assise sur un banc avec Naomi quand elle a vu s’approcher Iolana et ses amis. Axelle a fixé Iolana dans les yeux, cils papillonnants et rose aux joues. Iolana s’est assise à côté d’Axelle et n’a pas eu d’autres sujets de conversation que l’interro d’anglais et la course d’orientation en EPS par ce temps glacial… Iolana n’a plus jamais parlé de crush à Axelle. Axelle a passé une année scolaire relativement tranquille, sans pour autant créer de liens amicaux très forts dans ce collège. Elle a rejoint le lycée avec enthousiasme, convaincue qu’elle y trouverait des potes « plus matures », et peut-être même un crush…

Les mauvaises fréquentations

Guillaume attend patiemment devant mon bureau.

Je suis en retard, nous avions rendez-vous à 10h10, il est déjà 10h30, je n’aime pas ça alors je lui fais quelques petites moues désolées auxquelles il répond avec des sourires. J’ai reçu l’appel téléphonique d’un parent très bavard et deux professeurs sont passés me voir pour me transmettre des informations bien plus importantes et urgentes, de leur point de vue, que ce qu’a à me dire ce garçon tout raide qui attend devant mon bureau.

Guillaume a en effet une posture un peu déroutante pour un collégien. Il est immobile, droit comme i, à quelques centimètres du mur en crépi dont il ne supporte pas le contact. Il a raison, Guillaume, les murs en crépi sont fourbes, ils ont la fâcheuse habitude de grignoter la peau de la main ou du coude qui oserait s’approcher un peu trop. Lorsque je peux enfin le faire entrer, il attend que je l’invite à s’asseoir pour s’installer sur le rebord de la chaise, le dos très loin du dossier. Je le prie de m’excuser pour ce retard inacceptable, il répond :

  • Madame, vous êtes très occupée, ne vous excusez pas.
  • Je te remercie, les adultes ne sont pas toujours aussi compréhensifs… Tu voulais me voir Guillaume, je t’écoute, de quoi voulais-tu me parler ?
  • Je voudrais que vous m’aidiez à convaincre Paul et Gabin que Mélao est une mauvaise fréquentation.
  • Ah… Je ne sais pas si je suis capable de faire ça. Paul et Gabin sont tes amis il me semble ?
  • Oui, on se connaît depuis le CE2 (Les garçons sont en 5ème), on est un peu comme des meilleurs amis. A Jule Ferry, on passait nos récréations ensemble.
  • Ça devait être sympa, vous faisiez quoi dans la cour ?
  • On parlait en général, parfois on inventait des jeux, on pouvait compter les uns sur les autres. On était les meilleurs pour faire des exposés aussi ! Et on faisait des concours de notes, je gagnais souvent…
  • Génial ! Vous avez eu de la chance de vous retrouver dans la même classe au collège, souvent les élèves sont tous mélangés.
  • Oui, l’année de 6ème s’est très bien passée. Pendant les pauses, on allait souvent au CDI et on s’était inscrit ensemble au club jeux de société. Mais cette année, tout est en train de s’écrouler, depuis l’arrivée de « super Mélao » dans la classe. On dirait que Paul et Gabin sont ensorcelés, ils ne voient pas que c’est une mauvaise fréquentation ! Et je n’arrive pas à leur ouvrir les yeux !
  • Aïe ! C’est terrible en effet ! Peux-tu me donner un exemple de ce que font Gabin et Paul depuis qu’ils sont ensorcelés ?
  • Je pourrais plutôt vous donner des exemples de ce qu’ils ne font plus : Ils ne vont plus au CDI et préfèrent s’agiter et courir dans la cour, ils ne participent plus au club jeux de société parce que « c’est nul » paraît-il, ils ne participent plus aux concours de notes, et passent plus de temps à rigoler qu’à travailler…
  • Ah mince, j’ai l’impression qu’ils sont bien envoûtés en effet… Et toi que fais-tu du coup ?
  • Mais j’essaie de les ramener à la raison ! Je leur ai proposé qu’on s’inscrive au club journal à la place du club jeux de société, figurez-vous qu’ils sont allés demander à « super Mélao » s’il voulait venir, il a dit « c’est nul », donc ils ne se sont pas inscrits ! Quand un prof rend un contrôle et que je me tourne vers eux pour savoir quelle note ils ont eu, ils ont déjà rangé leur copie et m’ignorent.
  • Comment se comportent Paul et Gabin avec toi ?
  • D’une manière générale, j’ai l’impression d’être invisible. Ils sont tournés vers Mélao, veulent faire partie de l’équipe de Mélao, parle avec Mélao, font des bêtises avec Mélao, il a vraiment une mauvaise influence sur eux !
  • Et toi et Mélao, ça se passe comment ?
  • Je n’existe pas pour lui, et c’est tant mieux ! Franchement, il ne m’intéresse pas, il est trop agité, nous n’avons rien en commun.
  • Et il est en train de te voler tes copains, ce qui est vraiment moche.
  • C’est pour cela que j’aimerais que vous discutiez avec Paul et Gabin pour leur dire d’arrêter de suivre et copier Mélao !!!
  • La problème Guillaume, c’est que j’ai perdu mes formules d’exorcisme, je n’ai donc plus aucun moyen de contraindre qui que ce soit à ressentir ou ne pas ressentir un sentiment…
  • Mais il suffit de leur expliquer ! Vous êtes une adulte, ils vont vous écouter !
  • Dis-moi Guillaume, quel est ton plat préféré ?
  • Elle est bizarre votre question, mais, disons… Les lasagnes de ma grand-mère !
  • Maintenant ferme les yeux et pense à une grosse assiette de lasagnes de ta grand-mère…
  • Miam !
  • Je veux qu’en imaginant cette assiette, tu ressentes du dégoût, de la répulsion, que tu aies envie de vomir !
  • (Guillaume écarquille les yeux) Ce n’est pas possible Madame, elles sont beaucoup trop délicieuses les lasagnes de ma grand-mère ! Mais je comprends où vous voulez en venir, et ce n’est pas du tout la même chose ! Les lasagnes de ma grand-mère, elles me font du bien, alors que Mélao tire Paul et Gabin sur la mauvaise pente ! C’est ce que m’a dit ma mère quand je lui ai raconté ! Il faut vraiment que vous leur parliez !
  • C’est vrai tu as raison, les lasagnes et Mélao, ce n’est pas pareil… Guillaume je voudrais te poser une question difficile, et je suis vraiment désolée de te la poser : Si tu étais sûr, à 100%, sans le moindre doute, que Paul et Gabin seraient toujours et à jamais enchantés par Mélao, qu’aucun sortilège, qu’aucun argument ne pourrait jamais les détourner de lui, que ferais-tu de différent ?
  • … Pardon ? Vous pouvez répéter la question ?

J’ai donc répété la question, plusieurs fois, pour qu’elle fasse son chemin dans la tête de Guillaume. Je l’ai écrite sur un papier pour qu’il puisse la relire tranquillement chez lui et y réfléchir. Quand nous nous sommes revus la semaine suivante, Guillaume n’avait plus la mine déterminée qu’il affichait la plupart du temps. Le temps était venu pour lui d’accueillir sa tristesse.

  • Parce qu’il était impossible d’empêcher Paul et Gabin d’aimer Mélao.
  • Parce qu’il lui était impossible de se forcer à aimer Mélao.
  • Parce que ses copains changeaient, et qu’il ne pourrait plus partager avec eux ce qu’il avait partagé en Primaire.
  • Parce que perdre ses amis c’est super triste.

Les précieuses

Il n’est pas rare de trouver, dans la cour de récréation d’un collège, des rassemblements de précieuses. Elles évoluent par petites dizaines et semblent avoir un pouvoir d’attraction sur tous les autres cailloux de la cour. Ils approchent, la mine fascinée, et essaient de se faire remarquer par les précieuses. Malheureusement, ces dernières ne les voient pas, trop occupées à admirer la plus brillante d’entre elles, qui se trouve généralement au centre du groupe. Cette précieuse-là gouverne toutes les autres. Aucune parole ne peut être prononcée sans son accord. Toute opposition, même simplement suggérée, est immédiatement sanctionnée. La mise à l’écart de l’insolente est la sentence la plus courante. Elle peut durer de quelques heures à quelques jours. La précieuse ainsi condamnée n’a de cesse de réintégrer le groupe, craignant de perdre son éclat en restant loin des autres.

Dans le collège où j’exerçais cette année-là, un groupe de précieuses de 4ème était particulièrement visible dans la cour. La précieuse centrale, Cristal, affichait un rayonnement éblouissant, presque aveuglant pour nous les adultes (les adolescents semblent être équipés d’un filtre leur permettant de supporter cette intensité). Impossible pour nous de distinguer d’autres points lumineux dans la cour.

Mi-octobre, Perle était arrivée dans la classe de nos précieuses de 4ème, suite à un déménagement (les parents sont parfois d’affreux tortionnaires). Habituée aux groupes de précieuses, elle s’était immédiatement rapprochée de Cristal et ses satellites, espérant rapidement être admise dans leur ronde. C’était extrêmement important pour elle puisque cela lui garantissait sécurité et confort. Il n’existe rien de plus effrayant pour un.e collégien.ne que de déambuler seul.e dans la cour, ou de déjeuner seul.e au réfectoire. Au mieux vous devenez un fantôme, et plus personne ne vous adresse le moindre regard, au pire, certains vous identifie comme une cible facile, et viennent régulièrement vous accorder une attention bien malveillante. Perle avait donc fait de son mieux pour être adoubée par Cristal. Après quelques jours de mise à l’épreuve, elle avait gagné l’amitié des courtisanes de Cristal, un peu trop au goût de cette dernière qui, craignant de perdre son aura, avait décrété un jeudi matin que Perle ne méritait pas sa place au sein de sa galaxie.

Pendant des semaines, Perle avait essayé plusieurs stratégies pour se faire accepter, sans succès. Au bout d’un moment, elle avait renoncé, et commencé sa vie de « nouvelle qui ne s’intègre pas ». C’était très dur, il faut savoir que les décisions de la reine des précieuses ont le pouvoir d’influencer le comportement de tous les autres cailloux d’une classe. Personne ne s’approchait donc de Perle. Parfois, les adultes intervenaient pour « aider » Perle à s’intégrer, mais cela l’isolait encore plus. Ambre, que cette situation attristait un peu, avait un jour proposé qu’on laisse Perle s’installer exceptionnellement à leur table de précieuses, une seule fois.

L’air s’était figé, chaque précieuse avait retenu son souffle, attendant la réponse de Cristal, qui ne s’était pas faite attendre :

  • Bah vas-y toi, vas faire ton assistante sociale pour les sans-amis ! 

 Puis elle l’avait plantée là, au milieu du réfectoire, suivie par toutes les autres précieuses.

Ambre était passée directement à la plonge, vidant son plateau sans y avoir touché. Elle avait osé contredire Cristal, et évaluait sa condamnation à 4 jours de mise à l’écart, c’était inconfortable, mais cela ne durerait pas. Elle ne s’était pas rapprochée de Perle car elle aurait alors pris le risque d’être exclue pour toujours. Elle avait préféré attendre patiemment. Le matin du 5ème jour, elle avait rejoint les précieuses, et tendu la joue à Ruby pour la saluer. Cette dernière avait détourné la tête, et Cristal, qui n’avait rien manqué de la scène, avait dit à Ambre :

  • Il y a des sans-amis qui attendent ton aide là-bas Ambre, tu devrais aller les voir, nous ça va, on n’a pas besoin d’assistante sociale.

Ambre ne comprenait pas, elle avait pourtant respecté le protocole, accepté la punition… Elle s’était éloignée en se disant que c’était sans doute trop tôt, qu’elle retenterait sa chance le lendemain. Malheureusement, le scénario s’était répété le lendemain, et les jours suivants. Elle avait cherché des explications, fait des promesses, supplié, mais Cristal était catégorique :

  • On n’a pas besoin de toi ici… Tu fais pitié comme tes sans-amis… Va chercher du boulot au secours populaire et laisse-nous tranquilles… 

À mesure qu’Ambre courbait l’échine pour redevenir une précieuse, le pouvoir de Cristal sur le groupe se renforçait. Aucune des précieuses n’oserait plus jamais remettre en question ses décisions.

Un jour, Perle s’était assise à côté d’Ambre :

  • Je suis vraiment désolée, à cause de moi les filles ne veulent plus de toi…
  • Mon nouveau surnom c’est mère Teresa… La semaine dernière c’était sœur Emmanuelle…
  • C’est vraiment nul. 
  • Moi j’ai fait quelque chose pour que tout ça arrive, toi tu n’avais rien fait.
  • Et si tu faisais exactement ce qu’elle te reproche ?
  • Quoi ? Aider les sans-amis ? Je vois pas trop comment faire, ce serait bizarre… Et j’ai pas envie de me taper l’affiche encore plus.
  • C’est clair… Dans mon ancien collège, on avait monté un projet de solidarité, on pourrait faire ça ici tu crois ?
  • Genre une collecte ?
  • Yep ! C’est bientôt Noël en plus
  • Chanmé ! On va en parler à la CPE ?
  • OK…

Deux semaines plus tard, Ambre et Perle avaient rassemblé plusieurs élèves autour d’un projet de collecte de jouets en partenariat avec une association. C’était un vrai succès. Il faut savoir que les précieuses apprécient particulièrement tout ce qui peut les mettre en valeur, elles aiment être sous le feu des projecteurs. Cristal avait donc envoyé une de ses admiratrices auprès d’Ambre et de Perle :

  • C’est trop bien ce que vous faites, on peut venir vous aider ?

Ambre avait jeté un coup d’œil à Perle :

  • Merci Jade, c’est plus fort que moi tu sais, c’est mon côté mère Teresa… D’ailleurs tu pourras remercier Cristal de ma part ? Grâce à elle j’ai pris conscience de mon penchant humanitaire.
  • Ouais, cool ! Mais du coup, on peut participer ?
  • Franchement, tu sais, c’est dur de s’occuper des autres, et vachement fatiguant, je ne voudrais pas infliger un truc comme ça à Cristal, en plus c’est un peu salissant aussi, ça serait trop la honte pour elle. Mais merci d’avoir proposé ! Bisous, Bisous !

La courtisane était repartie bredouille auprès de sa reine, qui avait sévèrement sanctionné son échec. L’intensité du rayonnement de Cristal avait commencé à diminuer légèrement. Désormais, dans ce collège, les adultes peuvent voir d’autres sources lumineuses éclairer la cour un peu partout…  

Respect my authority !

Lorsqu’on intègre un nouvel établissement, qui plus est lorsqu’on l’intègre en tant que CPE, il y a dans la tête de chaque collègue cette question considérée comme cruciale au sein de l’Éducation Nationale : « va-t-il.elle se faire respecter par les élèves ? ». La question de l’autorité est à la fois obsessionnelle et tabou. Autant vous dire que quand ils m’ont vue débarquer en 2002, fraîchement diplômée, 25 ans, 1m62, bouille ronde souriante, ils se sont dit : « aïe, on est dans le pétrin ! ».

Lorsqu’on intègre un nouvel établissement, surtout en début de carrière, les conseils sont nombreux : Sois très sévère au début, et relâche le cadre ensuite. Ne souris pas, ne sois pas trop sympa. Ils vont te tester, méfie-toi ! Ne lâche jamais, tu dois toujours avoir le dernier mot. On n’est pas là pour les aimer, ne montre pas ce que tu ressens…

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre que le plus important pour se faire respecter par une meute d’adolescents, c’est la congruence. Pendant longtemps mes émotions et mes actions n’étaient pas alignées, parce que je voulais correspondre à un modèle attendu de CPE. C’était très souffrant, au point de me dire que je n’étais pas à ma place. Cette lutte intérieure digne des plus violents combats de vikings m’épuisait, et j’avais l’impression d’être constamment en échec. Le modèle de CPE auquel je pensais devoir correspondre ne me convenait pas, mais je ne réussissais pas à assumer mes propres positions. Alors je réprimandais des collégiennes sur leurs tenues jugées trop peu couvrantes en me demandant pourquoi je le faisais, je mettais des retenues que je pensais inutiles, je râlais sur des élèves dès le matin pour les empêcher de prendre 5 minutes avec les copains avant d’entrer au collège alors qu’ils ne dérangeaient personne et étaient à l’heure en classe…

Et puis il y a eu cette fois où ma fille, devenue adolescente et féministe revendiquée, m’a questionnée sur mes réprimandes aux jeunes filles en crop top. Intransigeante dans ses arguments, elle m’a permis de me rendre compte que je détestais faire cela. Alors pourquoi le faire ? J’ai donc décidé que je ne jouerai plus ce rôle, libre à chaque adulte de l’établissement que ces tenues choqueraient de faire eux-mêmes la réprimande. J’ai bien vu l’incompréhension dans le regard de la surveillante qui venait me signaler la tenue d’une collégienne, j’ai lu sa désapprobation, mais j’ai aussi ressenti un profond soulagement, mes idées s’alignaient enfin avec mes paroles. A compter de ce moment-là, je n’en ai fait qu’à ma tête, j’ai pleuré avec une élève dans mon bureau parce que son histoire me touchait, j’ai dansé avec des élèves dans la cour, et j’en ai même serré dans mes bras. Désormais, quand je réprimande, je le fais parce que je l’ai décidé, et pas parce qu’on l’attend de moi.  

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre que le contrôle absolu de moi-même et des autres me conduisait à une telle rigidité que je risquais de me briser.  La question de l’autorité en établissement scolaire génère une dose incroyable de crispation. L’autorité, c’est un peu comme un trousseau de clefs qu’on nous donnerait avec le concours. Toutes les clefs se ressemblent, elles sont grises. Elles sont censées nous permettre d’ouvrir les bonnes portes en cas de difficultés avec les élèves. Plusieurs d’entre nous ont une peur dévorante de les perdre, alors ils gardent la main crispée sur ce trousseau, ce qui n’est pas très pratique, et plutôt fatiguant. Bien entendu, les élèves cherchent continuellement à nous voler quelques clefs, voire le trousseau entier… Je n’aimais pas ces clefs, moi j’en avais d’autres, de formes et de couleurs variées. Je m’efforçais de les cacher en présence de mes collègues, je les sortais uniquement quand j’étais avec un élève dans mon bureau. J’étais frustrée qu’on m’oblige à utiliser les clefs grises, je nourrissais la prophétie auto-réalisatrice de leur inefficacité, donc elles ne fonctionnaient jamais, bien entendu.  Je jugeais ceux qui n’utilisaient que les clefs grises, et j’étais en colère qu’on me juge pour avoir utilisé les miennes.

Et puis il y a eu cette fois où les collégiens m’ont poussée à sortir mes clefs multicolores devant toute la communauté scolaire. Dans ce collège, en fin d’année, les élèves avaient envie de relâcher la pression. Ils voulaient se déguiser, faire la fête dans la cour, avoir quelques jours de congés révisions avant le brevet. A tout ce qu’ils demandaient, les adultes répondaient non. Les surveillants m’avaient expliqué que les élèves, mécontents à cause de ces refus systématiques, menaçaient de « faire des sit-in dans la cour » à chaque récréation, et qu’il fallait les en empêcher. Un jour, l’impensable est arrivé. À 10H10, la sonnerie a retenti, marquant la fin de la récréation, les élèves se sont regroupés dans un coin de la cour (en face de la salle des profs) et comme une vague sur l’océan, ils se sont tous assis. Tous les regards se sont tournés vers moi, je me suis sentie minuscule. Que devais-je faire ? Hurler sur la foule ? Les prendre un par un pour les conduire dans leur salle ? N’ayant dans mes tiroirs aucune grenade de désencerclement, je me suis avancée vers les 680 ados assis qui commençaient à me huer, je me suis arrêtée à quelques mètres d’eux, et je me suis assise face à eux. Quelques sifflements se sont transformés en rires et en applaudissements. Ce jour-là, j’ai échoué le test de la bonne CPE auprès de plusieurs collègues, et j’en ai surpris d’autres. Les élèves ne sont pas retournés en cours de la matinée, mais nous avons commencé à construire des projets pour l’année suivante.

Il m’en aura fallu du temps pour comprendre qu’en allant réprimander une classe qui refusait d’obéir à un collègue (souvent à la demande de ce dernier), j’aggravais une relation déjà bien abîmée, en renforçant des comportements négatifs. Je l’ai fait, plusieurs fois, et à chaque fois, le bénéfice de mon intervention ne durait que quelques minutes. À chaque fois j’avais déforcé mon collègue en envoyant ce message aux élèves : « vous avez tellement raison de vous en prendre à ce professeur, regardez, il n’est pas capable de vous gérer, il faut que je vienne faire autorité à sa place ». Certains collègues pensaient que je n’étais pas assez convaincante, que je ne faisais pas suffisamment peur aux élèves, que je n’étais pas solidaire. Je cachais ma conviction absolue que pour aider efficacement un collègue, je devais agir dans les coulisses, me transformer en souffleuse dans la scène qui se jouait entre l’adulte et le groupe d’adolescents.

Et puis il y a eu cette fois où une surveillante est venue me chercher pour me dire que notre terreur du moment, Elio, avait abusé de toute la patience dont pouvait faire preuve M Marnaud, professeur de mathématiques, que ce dernier avait donc décidé de l’exclure de classe, mais qu’Elio refusait de quitter la salle, empêchant le cours de se dérouler. Il était comme ça Elio, sa devise aurait pu être « je ferai systématiquement l’opposé de ce que l’adulte dira ». Lorsqu’un enseignant lui signifiait qu’il résisterait et le garderait en classe coûte que coûte, Elio mettait en place des stratégies de sabotage si puissantes que le professeur finissait par craquer. Elio partait, la mine victorieuse. Ce jour-là, mon collègue, qui voulait vraiment avancer sur le théorème de Pythagore, n’avait pas résisté très longtemps et avait donc pris la décision d’exclure Elio au bout de 15mn de pitreries. Devant le refus d’obéir d’Elio, M Marnaud avait envoyé chercher une surveillante, qui n’avait pas eu plus de succès. Une deuxième surveillante était intervenue, mais Elio refusait toujours de bouger. Même ses camarades de classe lui demandaient de partir, ce qui augmentait son désir de rester. Lorsque je me suis présentée à la porte de la salle 106, Elio a souri en se demandant ce que j’allais bien pouvoir faire de plus. J’ai souri à mon tour en m’adressant à lui assez fort pour que tous les élèves entendent : « bah alors chouchou, tu voulais que je vienne faire des maths avec toi ? D’accord pas de souci, j’ai bien besoin de réviser Pythagore en plus ! ». Je suis allée m’asseoir à côté d’Elio en invitant M Marnaud à poursuivre son cours. Interloqué, chouchou a hésité un moment sur l’attitude à adopter, puis s’est levé, a pris ses affaires, et est sorti en râlant « collège de merde ». Je suis toujours nulle en Pythagore…

Camille et les géants

La rentrée s’était pourtant bien passée. Camille s’était retrouvée dans la même classe que Lou et Abby, Mme Dimon la professeure principale avait l’air super sympa et il y avait eu des frites à la cantine.

Le lendemain, tous les élèves étaient présents. Camille s’était rangée sur l’emplacement des 6B avec Lou et Abby, et avait levé les yeux sur la cour. Elle avait senti une boule se former au fond de son estomac en voyant la marée humaine constituée par les élèves. Elle se sentait si petite à côté de tous ces géants. Maman n’avait peut-être pas tort en disant que ce collège était trop grand. Papa et maman s’était souvent disputés à cause de ça l’année dernière. Maman disait à papa que ce collège avait mauvaise réputation. Papa lui répondait qu’il avait fait toute sa scolarité dans ces établissements publics à la mauvaise réputation, qu’il avait eu des profs supers, et des amis formidables. Maman ajoutait que Camille était bien plus fragile que lui, mais elle avait fini par céder.

À 10h, en sortant de la salle de maths, un géant très pressé d’aller en récréation avait bousculé Camille dans l’escalier. Son cœur s’était figé quand il avait tourné vers elle un regard plein de reproches, et marmonné « vas-y, bouge ! ». Le lendemain, Camille avait senti ses jambes s’engourdir à l’entrée du réfectoire rempli de géants, elle avait fixé ses yeux sur Lou et Abby pour ne plus les voir et traverser la salle sans s’évanouir. Les filles n’avaient pas terminé leur tarte aux pommes quand trois géantes s’étaient arrêtées devant leur table et leur avaient fait signe de partir. Camille avait serré les lèvres pour ne pas vomir.

À partir de ce jour, Camille avait construit une prison dans sa tête, avec une porte blindée. Lorsqu’elle allait au collège et qu’un géant la regardait, lui parlait ou la bousculait, elle le mettait dans sa prison pour le faire disparaître et ne plus jamais y penser. Lorsqu’elle était hors du collège, Camille essayait de faire comme si les géants n’existaient pas, mais elle n’arrivait pas à les oublier. Ils étaient là, tapis au fond de leur prison, élaborant des plans pour s’échapper. Ils faisaient beaucoup de bruit la nuit pour la tenir éveillée, et lui donnaient la nausée pour l’empêcher de prendre son petit déjeuner.

Camille avait questionné Lou et Abby qui ne semblaient pas craindre les géants. Abby avait répondu « mais non, ils font les malins, mais en vrai ils sont sympas, t’inquiètes pas » et Lou lui avait dit qu’à son avis les 3èmes se fichaient complètement des petits 6èmes, alors, elle, elle se fichait aussi des 3èmes. Les paroles de ses deux amies, qui se voulaient rassurantes, avaient bizarrement donné beaucoup d’énergie et de force aux géants qui s’étaient mis à pousser sur la porte blindée pour l’ouvrir. Alors Camille avait ajouté une chaîne et un gros cadenas.

Plus les jours passaient, plus le trajet pour aller au collège devenait difficile. Elle sentait la porte blindée trembler à chacun de ses pas, et devait se concentrer pour la garder fermée. Les géants poussaient de plus en plus fort, et un matin, persuadée qu’ils allaient finir par l’ouvrir, Camille avait fait demi-tour. Maman avait cru son excuse et Camille avait passé la journée à surveiller la porte, en bougeant le moins possible. Le jour suivant, au moment de quitter la maison, un géant s’était jeté sur la porte blindée. Camille, paniquée, était retournée dans sa chambre et avait passé la journée à surveiller la porte de la prison, en bougeant le moins possible. Papa n’avait pas cru son excuse cette fois et lui avait dit « on parlera de ça ce soir ! ».

Maman avait posé un milliard de questions à Camille et avait crié sur papa : « ton collège public a déclenché une phobie scolaire chez notre fille ! ». Le lendemain, ils avaient pris rendez-vous avec Mme Dimon et La CPE. Maman était en colère, elle voulait savoir ce qui avait traumatisé sa fille. Ils ne pouvaient pas deviner que des géants terrifiants étaient enfermés dans la prison de Camille, qu’ils étaient de plus en plus grands et forts et qu’elle s’épuisait à garder la porte blindée fermée.

Mme Dimon et la CPE avaient longuement interrogé Camille, et les autres élèves de la classe, Maman avait fini par comprendre que la peur de Camille ne reposait sur aucun fait particulier. Les adultes avaient alors mis en place tout un tas de stratégies pour rassurer Camille. Le matin, papa accompagnait Camille jusqu’au portail et une surveillante prenait le relais. Ils n’arrêtaient pas de la réconforter, ils essayaient de la distraire, ils lui avaient donné un gaz soporifique que Camille avait diffusé sous la porte blindée. Les géants s’étaient assoupis, et Camille se sentait mieux. Au bout d’une dizaine de jours, papa avait félicité Camille et lui avait expliqué qu’il ne pourrait plus l’accompagner tous les jours au collège. Elle avait entendu un géant bailler derrière la porte blindée, et la boule dans son estomac était revenue. Elle avait souri à papa en lui demandant s’il pouvait quand même l’accompagner de temps en temps, il avait répondu « bien entendu ma cacahouète ».

Et puis un jour, Camille s’était immobilisée devant le portail. Pour réussir à ne pas entendre les grognements des géants dans leur prison, elle avait répété pendant tout le trajet « tout ira bien, ils ne peuvent rien te faire, la porte est blindée ». La surveillante lui parlait mais Camille n’entendait pas, elle avait essayé de la prendre par la main pour la faire entrer, mais Camille était bloquée, raide comme un piquet. La surveillante avait demandé à un élève d’aller chercher la CPE.

La CPE était restée à côté de Camille sans rien dire pendant que les élèves continuaient à entrer. Elles s’étaient finalement retrouvées toutes les deux à regarder l’entrée vide du collège. Au bout d’un moment, la CPE avait demandé à Camille si elle voulait bien l’accompagner dans son bureau maintenant que tous les autres élèves étaient rentrés. Camille avait suivi la CPE, convaincue que la porte de la prison allait exploser et que les géants allaient tous s’échapper. Elle avait fondu en larmes en entrant dans le bureau. Lorsque toutes les larmes s’étaient taries, Camille avait raconté à la CPE la marée humaine, les géants, le réfectoire, la prison et la porte blindée.

« Camille, ma jolie, tu dois être tellement épuisée ! Je comprends que tu aies peur, un géant c’est effrayant, et en plus ici, il y en a plein ! Il pourrait se passer tout un tas de choses désagréables avec eux, ils ne sont pas toujours sympathiques, et peuvent très mal se comporter. Le problème, c’est que les enfermer dans ta prison les a rendu encore plus grands et forts. C’est comme ça avec la peur, lorsqu’on refuse de regarder la chose qui nous fait peur, elle devient monstrueuse et finit par nous étouffer.  On peut faire diminuer la peur, mais c’est super difficile parce qu’il faut la regarder dans les yeux, il faut l’affronter. Je suis vraiment désolée de te le demander, parce que je sais que ce sera très dur pour toi, mais je voudrais que tu imagines toutes les choses horribles qui pourraient se passer avec les géants. »

C’était un vrai soulagement pour Camille que quelqu’un lui dise qu’elle avait toutes les raisons d’avoir peur des géants. Elle a rassemblé tout son courage et a commencé par ôter le gros cadenas et la chaîne, puis elle a déverrouillé les serrures, et a ouvert la porte. Une dizaine de géants se tenaient debout en face d’elle. A sa grande stupéfaction, ils n’étaient pas plus grand que papa. Camille a pris le temps de les observer, luttant contre son envie de détourner le regard. Trois d’entre eux discutaient ensemble, un autre pianotait sur son portable, celui-ci se regardait dans un miroir et perçait ses boutons, le plus grand la fixait. Elle lui a rendu son regard. Il s’est avancé. Elle n’a pas bougé. Il s’est arrêté à sa hauteur, lui a donné un coup d’épaule, a marmonné « vas-y, bouge ! », et il est parti. Les autres l’ont suivi sans même la voir.

Camille a toujours peur des géants, mais ils ne font plus de bruit la nuit pour la tenir éveillée, et ne lui donnent plus la nausée pour l’empêcher de prendre son petit déjeuner. Elle a remplacé la prison dans sa tête par une pièce qui ressemble à la salle du foyer du collège, avec des canapés et un babyfoot. Parfois, elle y conduit un géant pour pouvoir l’observer en détail, et puis il part, la porte n’est jamais verrouillée.

Les cadeaux pourris

Je m’appelle Zafia, je suis en 5ème3, on dit de moi que je suis une fille irréprochable. C’est comme ça, dans ma famille, on respecte les règles, on ne ment pas, on ne trahit jamais. À mes côtés, vous cheminerez dans la bonne direction, celle du devoir accompli et du respect des consignes. Avec moi, vos secrets seront bien gardés, je ne connais pas la définition du mot hypocrisie. Bizarrement, je n’ai pas beaucoup d’amis, cela me rend parfois un peu triste, mais comme dit maman « Ce n’est pas grave, il vaut mieux être seule que mal accompagnée, ils doivent gagner en maturité pour te mériter ma chérie ». Aujourd’hui, Les surveillants ont distribué les casiers en insistant bien sur la nécessité de prendre grand soin de ce matériel mis à disposition par le collège. Un casier est personnel, il ne doit pas être partagé, ou utilisé par une autre personne que son locataire de l’année. J’ai très vite installé mon cadenas sur la porte du casier N° 38, bien décidée à choyer cet espace tout personnel qui ne pourra pas être envahi et dégradé par les autres, puisque c’est interdit. Dans la classe il y a un élève qui fait n’importe quoi, il s’appelle Maxence et passe son temps à contredire les profs, et à discuter chaque point du règlement intérieur. Je me méfie de lui, il adore jouer avec les gens, les embêter et les mettre mal à l’aise.

Je m’appelle Maxence, je suis en 5ème3. On dit de moi que je suis un garçon irrespectueux. J’aime jouer avec les gens, avec leurs contradictions, c’est très satisfaisant de déstabiliser les adultes. Aujourd’hui, les surveillants ont distribué les casiers, en insistant bien sur le fait qu’ils sont personnels blablabla… Les casiers sont pour moi des territoires infinis d’exploration et de découvertes. Je suis devenu un expert en crochetage de cadenas, à code ou à clé, aucun ne me résiste. Je ne cherche pas spécialement à voler des objets qui appartiennent aux autres, éventuellement un petit bonbon lorsque je tombe sur un paquet complet. Moi, ce que j’aime, c’est perturber les autres et les regarder s’embrouiller. Par exemple, je déplace des objets d’un casier à un autre, ou j’en cache certains que je remets à leur place au bout de quelques jours.  Mes copains disent que je suis bizarre, mais je suis le boss, aucun n’a assez de cran pour oser faire tout ça. Dans la classe, il y a une élève qui s’appelle Zafia, c’est un exemplaire assez fascinant. Elle respire la droiture, et l’obéissance. Comment peut-elle survivre dans un collège avec tous ces principes ? Je suis sûre que je suis capable de fissurer cette armure d’honorabilité.

Un jour en ouvrant mon casier j’y ai trouvé un objet qui ne m’appartenait pas, une trousse, je n’ai pas compris, je l’avais dans la main quand j’ai entendu Mya hurler derrière moi « mais Zafia, c’est ma trousse ! Pourquoi elle est dans ton casier ? ». Je n’ai pas su quoi lui répondre, je n’ai pas aimé la manière dont elle m’a regardée, j’étais très gênée. Les semaines suivantes, ça a recommencé, jusqu’à trois fois dans la même semaine, une écharpe, un bonnet, une calculatrice, un agenda… Les autres ont commencé à me traiter de voleuse. J’ai essayé de leur expliquer que jamais je ne ferai ça, mais ils ne m’ont pas crue. Un jour, je me suis cachée dans un coin du préau pour savoir qui faisait ça. J’avais raison de me méfier, j’ai vu Maxence cacher un cahier dans mon casier.

La tête de Zafia quand elle a trouvé la trousse dans son casier ! c’était hilarant. Avec les copains, on l’a regardée en se marrant depuis le coin du préau. Mya a crié sur elle quand elle a vu sa trousse, un surveillant lui a dit de se calmer et a demandé à Zafia si ça allait, elle était toute rouge. Alors j’ai continué, jusqu’à trois fois dans la même semaine. C’est devenu encore plus amusant quand les autres ont commencé à la traiter de voleuse. Zafia, honteuse, a minablement cherché à se défendre « mais non, je ne suis pas une voleuse, gnagnagna… », ce qui a plutôt aggravé son cas. La regarder s’embourber dans ses tentatives d’explications était réjouissant. Elle est tellement exemplaire que jamais elle ne saura trouver un moyen de se défendre à part alerter les adultes, et comme elle ne peut rien prouver, ils ne pourront rien faire.

J’étais furieuse, j’ai dit aux surveillants que j’avais vu Maxence mettre un cahier dans mon casier, ils sont allés lui demander pourquoi il faisait ça. Maxence a dit que j’avais dû confondre avec quelqu’un d’autre. Les surveillants m’ont dit qu’ils étaient désolés mais que sans preuve, ils ne pouvaient rien faire. J’étais hors de moi, alors je suis allée en parler à la CPE, il fallait que justice soit faite ! La CPE était bizarrement encore plus énervée que moi, elle m’a dit qu’elle en avait marre de ces élèves qui empoisonnaient la vie des autres sans jamais se faire attraper. Elle aurait bien envoyé Maxence à Poudlard chez les Serpentards, à la place elle allait le convoquer pour lui dire ce qu’elle pensait de son comportement et après elle le mettrait en retenue tous les soirs jusqu’aux vacances, même s’il continuait à nier ! Je ne l’avais jamais vu dans cet état. Je l’ai remerciée et puis je lui ai dit que même si j’aimais bien l’idée qu’il soit puni jusqu’aux vacances, je croyais bien qu’il s’en fichait un peu des retenues. J’avais envie qu’il se sente ridicule devant ses copains, lui qui se croyait le plus fort et intouchable, mais je ne savais pas comment faire. La CPE m’a raconté l’histoire d’un élève de 4ème qui s’appelait Samir et de la stratégie qu’il avait mis en place pour que Tom arrête de se moquer de lui. J’ai bien aimé cette histoire.

Zafia a dit aux surveillants qu’elle m’avait vu mettre le cahier de Louis dans son casier, ils m’ont questionné bien entendu, mais elle ne pouvait pas prouver que c’était moi. J’ai vu Zafia sortir du bureau de la CPE. Je suis sûr que je vais être convoqué, ils peuvent bien me mettre des heures de retenue, je m’en fiche. Ce matin, j’ai mis la réquerre de Maëlys dans le casier de Zafia. J’ai choisi Maëlys parce qu’elle est hyper agressive avec les autres, cela promettait d’être explosif. Avec les copains, on s’est installés à notre poste d’observation. Zafia est arrivée, je l’ai vue serrer les dents et hésiter à ouvrir son casier, la main tremblante. Plusieurs élèves de la classe l’observaient. Elle a pris une grande respiration quand elle a vu la réquerre, et puis il s’est passé un truc bizarre. Elle s’est avancée vers moi avec la réquerre à la main, et elle a dit « Maxence, une réquerre n’est pas un cadeau qu’on fait à la fille dont on est amoureux ! C’est complètement ridicule. La prochaine fois, offre-moi un livre ou des fraises Tagada, mais pas une réquerre ! C’est vraiment un cadeau pourri ! », elle m’a calé la réquerre dans les mains et elle est partie. Je n’ai même pas eu le temps de lui répondre et il a fallu que je mette un taquet à Mayron qui n’arrêtait pas de se marrer en répétant « Maxence est en crush avec Zafia ». En crush avec Zafia ? N’importe quoi !

Il ne s’y attendait pas du tout, j’ai cru que sa mâchoire allait tomber par terre. Les jours suivants, avant d’ouvrir mon casier, à chaque fois, j’ai cherché Maxence du regard dans le préau et je lui ai fait un clin d’œil pour lui montrer que j’étais impatiente de trouver son cadeau. Comme il n’y avait rien, à chaque fois, j’ai pris un air super déçu… Je n’ai plus jamais eu de cadeau pourri.

Espèce endémique

Je fais partie d’une espèce endémique menacée de l’Education Nationale Française. Dans la grande biodiversité qui caractérise les établissements scolaires de France, j’appartiens à un groupe restreint et méconnu, qui cohabite avec des spécimens bien plus connus et reconnus. Ces derniers influent et rayonnent sur tout l’environnement dans lequel nous évoluons. Ce qui est parfois surprenant pour moi, c’est de constater à quel point cette espèce dominante avec laquelle je coexiste méconnaît mes origines, mon parcours et mon rôle. Que dire alors de ceux qui n’habitent pas le même écosystème que nous ?

Dans mon espèce, nous sommes tous différents, certains ont des griffes, et des crocs, d’autres ont développé des systèmes de dissuasion et de persuasion très sophistiqués, certains rugissent, sont toujours en mouvement, d’autres préfèrent observer, et rester discrets… On peut même trouver des spécimens qui mélangent tout ça gaiement ! Nous sommes de moins en moins nombreux, et souvent isolés dans nos espaces de vie, loin de nos semblables. Certains d’entre nous choisissent de rester pendant toute leur période d’activité dans le même biotope, et d’autres, comme moi, en changent régulièrement. L’habitat Education Nationale est constitué de biomes très divers et nous devons nous y adapter. Bien que différents, ces milieux ont tous le même objectif : instruire, enseigner, éduquer « le jeune ».

En vrai, je suis Conseillère Principale d’Education (CPE) depuis presque 20 ans. J’ai exercé dans plusieurs collèges au sein d’académies différentes. Les CPE sont recrutés sur concours national et pour concourir, il faut être en M1 master MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) mention encadrement éducatif. C’est l’INSPE (Institut Nationale Supérieur du Professorat et de l’Education) qui forme les CPE. Les lauréats du concours deviennent stagiaires en établissement (année de M2). Il faut obtenir le master pour être titularisé. C’est donc le même parcours que pour devenir enseignant.

Comme indiqué dans les textes officiels (http://www.education.gouv.fr/cid1069/conseiller-principal-d-education-c.p.e..html), les fonctions des CPE sont exercées sous la responsabilité du chef d’établissement, elles sont réparties principalement dans les trois domaines suivants : Le fonctionnement de l’établissement, la collaboration avec le personnel enseignant (l’espèce dominante… ah ah) et l’animation éducative (si chère à mon ).

Les missions des CPE se situent dans le cadre général de la vie scolaire et contribuent à placer les élèves dans les meilleures conditions possibles pour mener à bien leur scolarité (comme c’est bôôô!).

Dans les établissements scolaires, concrètement, lorsqu’un élève va mal, est malmené, se sent rejeté, en difficulté, parfois il va en parler à un adulte, souvent il n’ose pas car il a peur et n’a pas vraiment confiance… Prenons un établissement où les élèves ont appris que les adultes n’interviendront pas immédiatement et aveuglément dans leur problème, au risque de compliquer encore plus les choses, et qu’ils peuvent donc parler en toute confiance… Vers qui se tournent-ils ? Le plus souvent vers le.la CPE, pas parce que les autres personnels ne sont pas à l’écoute, ou de confiance, mais simplement parce que nous avons le temps et l’espace pour les écouter, et parce qu’à priori, notre parcours de formation nous a un peu (trop peu) donné certains outils pour les aider.

Cependant, officiellement, les personnes ressources sur les questions de souffrances scolaires sont les assistantes sociales. S’il est évident qu’elles ont toutes les compétences et les connaissances nécessaires pour apporter de l’aide aux élèves, elles ne sont pas présentes tous les jours dans les établissements ! Or, c’est dans le suivi au quotidien, dans les échanges formels et informels, les regards croisés au portail, et les deux petits mots prononcés dans le hall que se construit la confiance, ce lien indispensable qui permettra aux élèves de venir chercher de l’aide au moment où c’est difficile.

Alors, oui, c’est vrai, nous sommes une exception française, les CPE n’existent que dans notre pays, et nous représentons un budget sûrement conséquent de l’Education Nationale. Néanmoins, je m’interroge… A une époque où la question de la souffrance des élèves à l’école est omniprésente dans les médias, et puisqu’elle est devenue une priorité nationale, ne faudrait-il pas investir dans cette espèce endémique, la développer et l’outiller un peu mieux pour aider les élèves ?

Le pouvoir de la force

Martin est un jeune enseignant de mathématiques affecté au collège de Tatouine depuis quatre ans. Quatre années bien remplies par la création de ses cours et la nécessité de s’adapter à sa nouvelle planète. Il se sent bien, Martin, dans son établissement, il apprécie tout particulièrement les discussions animées avec ses collègues à la cantina de Chalmun, où il a rencontré des Tuskens et des Jawas vraiment sympas. Dans ses classes, l’ambiance est studieuse, il se fait plutôt bien respecter et il termine toujours le programme.

Et puis il y a eu la 5èmeD.

Dès le premier jour, il a senti que la mayonnaise ne prenait pas. Habitué aux Padawan attentifs, il avait l’impression d’être face à une tribu de Hutts, avec à leur tête un Jabba impitoyable bien décidé à prendre le pouvoir (Tom de son vrai nom). Martin a méticuleusement appliqué ce qui avait fonctionné jusque-là lorsqu’une difficulté avait surgi dans une de ses classes :

  • Afficher les règles de la classe sur le mur.
  • Proposer des pauses régulières pour que les élèves puissent un peu « lâcher la vapeur ».
  • Parler avec eux, en groupe ou individuellement pour expliquer et mettre en garde.
  • Faire des contrats.

Martin s’est beaucoup investi pour améliorer le climat de sa classe et réussir à avancer le programme, avec un pourcentage de réussite inférieur ou égal à 2%. Parfois, il a basculé du côté obscur en faisant pleuvoir les heures de retenue et les rapports. Martin déteste se transformer en Dark Vador et de toute façon, il se confronte alors à deux types de réactions chez les élèves de la 5èmeD : Crier à l’injustice ou applaudir ces nouvelles victoires.

Lorsque, vers le mois de novembre, il se décide à en parler à Obi Wan Kenobi, Professeur Principal de la 5èmeD, 25 ans d’expérience, il s’entend répondre : « Ils sont un peu plus agités que les autres, mais ça va je trouve… Lâche rien, ils vont se calmer. » Martin commence alors à s’interroger sur ses compétences d’enseignant.

Il y passe des heures, Martin, la 5èmeD est devenue le sujet principal de ses conversations. Il s’endort 5èmeD, se réveille 5èmeD, se brosse les dents 5èmeD… Il a constamment une brique dans l’estomac. Convaincu par l’efficacité de ses méthodes, et ne sachant pas vraiment quoi faire d’autre, Martin fabrique plus d’affiches, met en place plus de pauses et plus de contrats, mais ce combat l’épuise et le programme n’avance pas.

Un matin de janvier, alors que Martin contemple le ciel blanc en sirotant son café, il prend soudain conscience que peut-être il n’arrivera jamais à obtenir l’obéissance et la mise au travail de la 5èmeD. Qu’adviendrait-il alors ? Devrait-il renoncer à terminer le programme ? Que penseraient ses collègues, sa hiérarchie, les parents ? Cela signifierait-il qu’il n’est pas fait pour le métier d’enseignant ?

Après une inconfortable réflexion de plusieurs jours, Martin décide de puiser dans la Force pour changer radicalement de cap.

Dans un premier temps, il explique à la 5èmeD qu’il comprend que le programme de maths de 5ème ne les intéresse pas puisqu’il le trouve lui-même affreusement ennuyeux. Puis il annonce officiellement la création d’une nouvelle galaxie en salle A14, composée de 3 régions distinctes :

  • Le noyau galactique, à droite, près des baies vitrées sera un espace de travail collectif en maths (aide de Martin sur demande, fiches à disposition).
  • La bordure médiane, à gauche près de la porte d’entrée, sera un espace de travail individuel, ceux qui l’occuperont ne seront pas tenus de faire des maths, et pourront simplement lire ou faire des mots croisés.
  • La bordure extérieure, au fond de la galaxie, sera un espace dédié aux loisirs et au repos.

Chacun pourra choisir où il passe l’heure de maths.

De son côté, Martin restera sur le bras de Tingel, et en profitera pour corriger ses copies ou relire toutes ses BD de Star Wars lorsque les habitants du noyau galactique n’auront pas besoin de lui.

La première semaine, les élèves ont en majorité envahi la bordure extérieure pour parcourir Tik Tok et Instagram, jouer aux cartes et discuter. Martin a corrigé ses copies et lu ses BD en espérant que personne ne viendrait frapper à la porte.

La semaine suivante, quelques élèves sont venus visiter le noyau galactique et Tom-Jabba est venu lui demander s’il pouvait lui emprunter une de ses BD, puis s’est installé dans la bordure médiane. Martin est resté stoïque, tel un maître Jedi.

A la fin de l’année, Martin n’avait pas terminé le programme avec les 5ème D, mais il avait partagé sa passion pour les maths avec des challenges Star Wars et découvert que Tom-Jabba était, lui aussi, fan de Dark Maul. Le dernier jour, les élèves lui ont offert un mug Star Wars dans lequel tous les matins, il sirote désormais son café en contemplant le ciel blanc.

Martin n’a pas renoncé à ses méthodes de gestion de classe qui fonctionnent dans 90% de ses classes. Et pour les futurs 5èmeD, Martin sait dorénavant qu’il peut faire différemment, il lui est même arrivé de « faire différemment » avec les 90%…

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